“Un pilier de force” – Les luttes anti-oppression et le processus révolutionnaire

Réflexions sur le marxisme et l’oppression

Par Laura F, 22 juin 2023 dans ‘Socialist Alternative’ (Marxist Journal of the Socialist Party – ASI-Irlande, n°18, été 2023)

[Note de Traduction : Pour le confort de lecture, certains paragraphes ne sont accordés inclusivement qu’au premier nom toutefois l’écriture inclusive et neutre s’applique à tout le texte. Merci pour votre compréhension`]

“Nous devons mener la lutte des femmes politiquement opprimées et non libres dans la voie générale de la libération du prolétariat, tout comme nous le faisons pour les peuples et les nationalités opprimés. La revendication de l’égalité politique totale des femmes devant la loi et dans la vie quotidienne deviendra un point de départ et un pilier de la lutte prolétarienne pour la conquête du pouvoir politique… Cette revendication [de l’égalité des femmes] signifie bien plus que d’en finir avec les préjugés, les coutumes et les pratiques ; bien plus que d’en finir avec les privilèges masculins. Elle devient une lutte contre la domination de la classe bourgeoise et l’État de la classe bourgeoise, et se confond avec l’élan du prolétariat vers la conquête du pouvoir d’État”.1 (souligné par nous)

Il s’agit d’une citation de Clara Zetkin, féministe socialiste d’avant-garde, une géante du mouvement marxiste qui a joué un rôle essentiel en Allemagne et dans le monde à la fin du 19e et au début du 20e siècle. La formulation de 1921 est peut-être archaïque, mais son message visionnaire est on ne peut plus actuel. Analysons-le en termes plus contemporains.

Pour Zetkin, les socialistes doivent s’efforcer de diriger la lutte féministe, à laquelle elle attribue une importance stratégique. En plaçant les revendications féministes au sein du mouvement de la classe ouvrière, Zetkin les voit se fondre dans “une lutte contre la domination de la classe bourgeoise” – une lutte socialiste contre la société de classe, le capitalisme et la classe dirigeante capitaliste. En outre, ce processus ajoute de la valeur et de l’impulsion au processus révolutionnaire de la classe ouvrière lui-même. L’adoption de cette approche s’avérera être un “pilier de force” pour le mouvement de la classe ouvrière. Zetkin ne mâche pas ses mots.

Le marxisme est souvent accusé à tort de ne pas tenir compte des différentes formes d’oppression, d’être intrinsèquement “réductionniste de classe” – privilégiant l’exploitation de classe par rapport à d’autres formes d’oppression telles que le racisme, le sexisme et la LGBTQIAphobie, dont il minimise voire ignore les ravages. Il s’agit d’une conception erronée, comme nous allons le montrer, malgré la litanie des erreurs commises par de nombreuses traditions de gauche sur la question. En fait, notre organisation a écrit une analyse des déficiences de notre propre tradition en ce qui concerne la lutte contre l’oppression de genre, en vue de les rectifier. Si c’est dans le réformisme de gauche, les bureaucraties syndicales conservatrices et la tradition stalinienne qu’on trouve les approches les plus ahurissantes et les plus médiocres sur l’oppression, il y a encore des groupes trotskystes autoproclamés qui fulminent et délirent contre la “politique d’identité” d’une manière qui ressemble à un discours de droite, et qui continuent à donner une mauvaise réputation au marxisme2. Dans cette version vulgaire et fallacieuse du marxisme, la “politique d’identité” est le principal outil de division utilisé par la classe dirigeante, et non le sexisme, le racisme, la transphobie, etc.

Le marxisme est une philosophie qui, de manière optimiste et humaniste, défend une lutte unie et globale de la classe ouvrière contre le capitalisme – une vision et une perspective auto-émancipatrices pour les exploité.e.x.s et les opprimé.e.x.s eux-mêmes afin qu’ils se soulèvent contre la domination de la classe capitaliste. Il montre l’urgence et la nécessité de construire une lutte déterminée qui puisse non seulement retirer les richesses, les ressources et l’industrie de la société des mains du secteur privé, mais aussi s’opposer à l’État capitaliste qui protège le statu quo. Par le biais de ce mouvement démocratique des masses par en bas, une alternative à l’État doit être activement construite. Cette perspective révolutionnaire de rupture avec le capitalisme – centrée sur le pouvoir unique d’un mouvement uni de la classe ouvrière imprégné de politiques socialistes – est au cœur du marxisme.

Ce processus révolutionnaire, et ce mouvement socialiste unifié de la classe ouvrière, sont profondément et inextricablement liés à la lutte contre l’oppression. Sans cette dernière, le processus révolutionnaire est impensable – impossible. La radicalisation, le ferment social, l’ajout de valeur et d’impulsion au mouvement de la classe ouvrière – comme le dit Zetkin ci-dessus – qui découlent des luttes contre l’oppression font partie intégrante du processus révolutionnaire. L’oppression est un outil de la domination capitaliste. Elle doit donc être remise en question dans le cadre de tout mouvement qui lutte véritablement contre le capitalisme. En outre, le mouvement de la classe ouvrière ne peut pas être mené uniquement sur le lieu de travail s’il veut réussir à défier et vaincre la classe et le système capitalistes – et pour qu’il soit capable de défier le pouvoir dans son ensemble, il doit être capable de prendre en compte toutes les facettes de la vie sociale.

 L’approche marxiste n’est jamais de diminuer son féminisme ou son anti-racisme pour donner plus d’importance à l’oppression et l’exploitation de classe. Il s’agit de renforcer les luttes contre l’oppression de toutes les manières possibles tout en les ancrant dans une perspective qui peut permettre de gagner la liberté véritable, complète et durable. Cet article tentera 1) de résumer certaines caractéristiques de l’approche marxiste de la lutte contre l’oppression ; 2) d’éclairer brièvement les problèmes de la stratégie libérale de lutte contre l’oppression ; et 3) de réfuter l’idée selon laquelle le marxisme est un réductionnisme de classe, reléguant les revendications et les luttes contre l’oppression au second plan.

1. Les caractéristiques de l’approche marxiste de la lutte contre l’oppression

Nous allons tenter de résumer l’approche marxiste de la lutte contre l’oppression par les éléments suivants :
a) une analyse de l’origine de l’oppression
b) la reconnaissance de l’interconnexion de l’oppression et de l’exploitation
c) l’auto-émancipation
d) une approche toujours consciente et toujours combative

A. Posséder une analyse de l’origine de l’oppression et être déterminé à faire avancer la lutte contre cette oppression. 

En bref, l’oppression sous toutes ses formes est ancrée dans le capitalisme et reproduite par celui-ci : un système intrinsèquement patriarcal, bi-genré, raciste, écologiquement destructeur et oppressif. L’oppression fondée sur le genre et la sexualité trouve ses racines dans les débuts des premières sociétés divisées en classes. Le racisme a une durée de vie beaucoup plus courte dans l’histoire, puisqu’il est intrinsèquement lié au développement du capitalisme et de l’impérialisme. Pendant que le capitalisme s’est d’abord développé en Europe, l’expansion sans fin à la recherche de nouveaux marchés, de nouvelles ressources et de nouvelles sources de main-d’œuvre faisaient partie de la nature du système; d’où la colonisation de l’Afrique et de l’Asie, le nettoyage ethnique des peuples indigènes des Amériques et les horreurs de la traite des esclaves dans l’Atlantique. Ces horreurs ont été perpétrées dans l’intérêt du profit, mais elles ont également nécessité une catégorisation et une stratification des peuples sur la base d’un nouveau critère, la “race” (un concept qui, bien entendu, n’a pas de fondement biologique). 

Le racisme reste aujourd’hui un outil idéologique puissant pour diviser la classe ouvrière et régner sur elle, et pour justifier la surexploitation continue du Sud de la planète. En Europe et en Amérique du Nord, les migrant.e.x.s et les personnes de couleur font l’objet d’une répression systémique de la part de l’État et sont concentrés dans les secteurs les plus exploités de l’économie, tout cela au profit du système. Le capitaliste renforce et reproduit ces formes d’oppression, ainsi que d’autres, en un tissu inextricable.

L’approche marxiste de la lutte contre l’oppression doit toujours garder en tête que l’oppression est enracinée dans le capitalisme, un système fondé sur l’exploitation systématique des travailleur.se.x.s et des pauvres – la grande majorité de la société – et de l’environnement, à la recherche de profits pour une élite minuscule. Cela signifie qu’il faut avoir une vision claire du type de lutte et de changement socialistes nécessaires pour mettre fin à l’oppression ; qu’il faut intégrer consciemment cette compréhension dans chaque acte ; qu’il faut comprendre qui sont nos ennemis – la classe capitaliste et son système, y compris les États qui soutiennent sa domination, et qui sont nos alliés potentiels – les exploité.e.x.s et les opprimé.e.x.s du monde entier qui ont un intérêt commun à déraciner le système qui engendre l’oppression. En construisant nos luttes contre l’oppression, nous pouvons “marcher séparément, mais frapper ensemble” – en cherchant à construire le mouvement le plus large possible contre toutes les formes d’injustice et d’oppression, mais avec l’objectif clair de rassembler et de diriger avec une approche et un programme ancré dans l’anti-capitalisme, le socialisme, et l’unité de classe dans la lutte.

Comme l’a montré l’analyse profonde de Marx sur le capitalisme, l’exploitation des travailleurs est l’élément central du capitalisme. Les profits sont formés du travail non rémunéré de la classe ouvrière. Le capitaliste rémunère le travailleur juste assez pour reproduire sa force de travail. La force de travail du travailleur produit cependant plus de valeur qu’elle n’en coûte – une plus-value que le capitaliste réquisitionne. Ainsi, la source des profits capitalistes réside dans la capacité à rémunérer les travailleurs en deçà de la valeur totale de leur travail, c’est-à-dire à les exploiter. Cette exploitation est une contradiction inhérente au capitalisme, qui sous-tend l’injustice et l’inégalité au cœur du système. Mais cela signifie aussi que les travailleurs sont naturellement dotés d’un pouvoir potentiel. Un mouvement organisé de travailleur.se.x.s dispose d’un pouvoir particulier pour frapper au cœur du système qui maintient la domination de classe.

Derrière cette contradiction centrale du capitalisme, et intégrée à celle-ci, se trouve l’inégalité de genre patriarcale du capitalisme. Le système exige une répartition des rôles de genre binaire et rétrograde, notamment pour le travail reproductif non rémunéré et sous-payé qui reproduit la force de travail pour le capitalisme, effectué principalement par les femmes de la classe ouvrière. Ce travail s’effectue souvent dans les limites de la structure familiale patriarcale du capitalisme, mais aussi au sein de la main-d’œuvre rémunérée, notamment dans les secteurs de la santé et de l’éducation, qui sont dominés par les femmes. Oxfam a estimé la valeur du travail non rémunéré des femmes et des filles dans le monde à 10,8 billions de dollars par an, soit plus de deux fois la taille de l’industrie technologique mondiale.

Sans la reproduction de la force de travail, il ne peut y avoir de profit. Ainsi, l’oppression sexuelle et l’imposition de la binarité de genre n’existent pas simplement dans le système et autour de lui d’une manière détachée, elles y sont inextricablement liées – dans le cas présent, en raison du fonctionnement interconnecté des sphères de la production et de la reproduction.

De même, l’extraction des ressources et l’exploitation de la nature qui sont constantes sous le capitalisme – avec son besoin rapace d’augmenter les profits quel qu’en soit le coût – reproduit actuellement une forme de néocolonialisme au niveau mondial. La crise des réfugiés résultant du changement climatique est un autre facteur actif et actuel des inégalités racistes du capitalisme. Les réfugiés climatiques pourraient atteindre 1,2 milliard d’ici 2050 si les tendances actuelles se maintiennent. 

L’oppression – un assujettissement systémique – se croise et s’entrecroise bien sûr avec l’exploitation. Les infirmières et le personnel soignant sont sous-payé.e.x.s et sous-estimés pour des raisons de genres – en l’occurrence, en raison de la faible valeur générale attachée à ce qui est considéré comme un travail de soins “féminin” dans le cadre du capitalisme patriarcal. Iels sont également exploités en tant que travailleurs, et plus encore dans les périodes de pandémie. De même, les travailleur.se.x.s migrants sont régulièrement confrontés à une exploitation encore plus intense en tant que travailleurs. 

Ces exemples ne sont qu’un aperçu de la myriade de liens entre l’oppression et l’exploitation. En outre, l’effet radicalisant de l’oppression sur ceux qui y sont confrontés, ainsi que la division de classe à laquelle la majorité de ceux qui ont une identité opprimée sont également confrontés, créent une radicalisation accrue qui peut propulser ces secteurs de la classe ouvrière et des pauvres à l’avant-garde de la lutte et de la politisation. Iels peuvent être parmi les premier.e.x.s à tirer des conclusions radicales et révolutionnaires de plus grande portée. 

C. Auto-Emancipation

“La vérité, qui n’est pas pleinement reconnue, même par ceux qui sont soucieux d’agir positivement en faveur de la femme, est que celle-ci, à l’instar de la classe ouvrière, est soumise à l’oppression, que sa condition, comme celle des ouvriers, se détériore inexorablement.
Les femmes sont soumises à une tyrannie masculine organisée comme les ouvriers sont soumis à la tyrannie organisée des oisifs. Même lorsque ceci est saisi, il ne faut jamais se lasser de faire comprendre que pour les femmes, comme pour les travailleurs, il n’y a pas dans la société actuelle de solution effective aux difficultés et aux problèmes qui se présentent. Tout ce qui est fait, quel que soit le cortège de trompettes qui l’annonce, n’est que palliatif, non pas solution. Les couches opprimées, les femmes et ceux qui sont directement producteurs, doivent comprendre que leur émancipation sera le fait de leur action.Eleanor Marx and Edward Aveling (souligné par nous)

Eleanor Marx, fille de Karl et socialiste révolutionnaire d’avant-garde, en défendant de tout son être la politique de son père, a cherché à intégrer les revendications et les luttes féministes dans le mouvement ouvrier et socialiste de la première heure. Dirigeante légendaire et appréciée de la classe ouvrière – organisatrice des dockers, des gaziers, des ingénieurs et des mineurs – qui a pris la parole lors de la première manifestation du 1er mai à Londres en 1890, Eleanor Marx s’est radicalisée et a développé sa pensée politique dès l’enfance et l’adolescence en suivant l’oppression coloniale du peuple irlandais par la classe dirigeante britannique, en écrivant et en faisant campagne contre celle-ci. Écrivant ici dès 1886 aux côtés de son compagnon Edward Aveling (nous reviendrons sur lui plus tard), elle reconnaît non seulement la nature patriarcale du mode de production capitaliste, mais elle plaide aussi explicitement en faveur de l’auto-émancipation des femmes elles-mêmes – et il en va de même pour tous les peuples confrontés à un type particulier d’asservissement systémique. 

Celles et ceux qui subissent une forme particulière d’oppression ont un rôle central à jouer dans la lutte contre celle-ci. Iels comprennent mieux que quiconque ce que cela signifie d’y être soumis. En outre, le fait de participer activement à une lutte collective constitue une expérience de radicalisation et de politisation : elle permet souvent de prendre conscience de la nature systématique de l’oppression, de dissiper les illusions sur le système et d’illustrer concrètement la nécessité d’une lutte et d’une solidarité déterminées pour mettre en œuvre un quelconque changement. Cela peut propulser ces personnes dans un rôle de premier plan au sein du mouvement de la classe ouvrière dans son ensemble – à l’instar des femmes et des personnes LGBTQIA+ en première ligne contre la dictature iranienne lors de la révolte sociale “Femme, vie, liberté” déclenchée en septembre 2022.

Le fait que des personnes opprimées s’activent pour lutter contre leur propre oppression est intrinsèquement positif pour l’ensemble de la classe ouvrière, y compris pour ceux qui ne subissent pas directement cette forme d’oppression. La misogynie, le racisme, la LGBTQIA+phobie, etc. sont odieux en eux-mêmes et ont des conséquences délétères, parfois mortelles, pour celles et ceux qui en sont victimes. En plus d’être intégrées et reproduites de multiples façons par le système capitaliste lui-même, elles sont également des outils essentiels de la classe dirigeante capitaliste qui a besoin de divisions parmi les exploité.e.x.s et les opprimés afin de maintenir son pouvoir. 

En plus d’obtenir de nouveaux droits, les mouvements collectifs de lutte contre l’oppression combattent les divisions, les préjugés et les idées rétrogrades au sein de la classe ouvrière, qui nuisent à la solidarité. L’explosion des manifestations multiraciales de masse Black Lives Matter dans les rues du monde entier après le meurtre de George Floyd aux États-Unis le 25 mai 2020, qui a eu des répercussions sur l’île d’Irlande, en donne un aperçu. C’était la première fois que des manifestations antiracistes de grande ampleur étaient menées par des Noirs, en particulier des jeunes Noirs. La profondeur du racisme et son bilan brutal ont été dénoncés par ceux qui ont fait entendre leur voix. La réalité du fait d’être “Noir et Irlandais” et la profonde blessure et l’aliénation ressenties par ceux à qui l’on demande tous les jours : “D’où venez-vous ? Non, d’où venez-vous vraiment ?”, en raison des préjugés racistes largement répandus, a été introduite dans le débat public d’une manière qui n’aurait jamais pu se produire si cela n’avait pas été fait principalement par celles et ceux qui subissent l’oppression. Ce débat a eu un impact profond et a permis à de nombreux jeunes et membres de la classe ouvrière d’origine blanche de prendre conscience de la nécessité de lutter davantage contre le racisme. Aux États-Unis, la révolte de juin 2020 de BLM a manifestement fait progresser l’attitude du public – avec une augmentation de 17 % du soutien au mouvement dans l’ensemble du pays au cours des deux semaines de manifestations après que l’assassinat de George Floyd ait été rendu public. 

De plus, pour s’attaquer à l’oppression à la racine, cette solidarité n’est pas seulement utile, elle est essentielle. “les femmes et ceux qui sont directement producteurs, doivent comprendre que leur émancipation sera le fait de leur action”, dit Eleanor Marx. La classe ouvrière, unie, politiquement consciente et organisée comme socialiste, dispose d’un pouvoir particulier pour déraciner la propriété privée des richesses au cœur du capitalisme. Canaliser ce pouvoir et l’associer à chaque révolte contre les multiples failles du système est la seule façon de menacer, et d’autant plus de vaincre, le système qui perpétue l’oppression. 

D. Toujours conscient, toujours combatif

Dans une approche marxiste sérieuse et combative, il n’y a pas de place pour le déterminisme ou le fatalisme. Toute son essence, c’est que les exploités et les opprimés prennent leur destin en main dans une lutte consciente. Cette lutte consciente implique que ceux qui sont organisés en tant que marxistes recherchent toujours des moyens permettant à toute section opprimée ou exploitée d’avancer dans la lutte ; qu’ils aident cette lutte dans la mesure du possible à remporter des victoires ; qu’ils approfondissent la solidarité active d’autres sections exploitées et opprimées envers cette lutte, en augmentant sa portée et en élevant simultanément la conscience de classe ; et de toujours chercher à remplir l’appel d’air que toute lutte collective crée pour ceux qui y prennent part, en augmentant le nombre de ceux qui sont conscients et organisés dans le mouvement révolutionnaire socialiste.

 L’approche “toujours consciente, toujours combative” ne concerne pas seulement la question de l’avancée de la lutte chaque fois que cela est possible ; elle concerne également la lutte consciente au sein du vaste mouvement de la classe ouvrière, et même au sein de nos propres organisations politiques de la gauche socialiste, afin d’élever la conscience et de remettre en question chaque vestige de préjugé, qui est un poison pour la solidarité. En fait, c’est une chose à laquelle nous devons prêter une attention particulière en cette période historique, alors que la vague féministe et LGBTQIA+ qui a déferlé des années 2010 aux années 2020 est confrontée à un tel retour de bâton de la part de l’extrême droite. Les attaques contre les acquis de MeToo, l’offensive vicieuse contre les transgenres, tout cela doit faire l’objet d’une riposte vigoureuse, y compris au sein du mouvement syndical et de tous les mouvements de gauche. 

Cette bataille au sein du mouvement ouvrier a été évoquée par Lénine lors d’une conversation avec Clara Zetkin en 1920 :

“Malheureusement, nous pouvons encore dire de beaucoup de nos camarades : “Grattez le communiste et un philistin apparaîtra”. Certes, il faut gratter les points sensibles, comme leur mentalité à l’égard des femmes… Nous devons extirper le vieux point de vue du propriétaire d’esclaves, tant au sein du Parti que parmi les masses. C’est l’une de nos tâches politiques, une tâche tout aussi urgente que la formation d’un personnel composé de camarades, hommes et femmes, ayant reçu une formation théorique et pratique approfondie pour le travail du Parti parmi les femmes travailleuses.”

Dès 1902, dans son ouvrage phare “Que faire ?”, Lénine a expliqué clairement ce que signifie réellement la conscience de classe, distincte de la “conscience syndicale”. En élevant la conscience de classe, Lénine préconise que les militants socialistes soient des “tribuns du peuple” qui s’élèvent contre toutes les injustices commises par le système – quelle que soit la classe touchée – dans un effort pour s’opposer véritablement au système et construire la conscience et la puissance de la classe ouvrière. 

Le projet socialiste n’est pas un projet étroit. Il s’ensuit que toute vision étroite de ce qui constitue la conscience et la lutte de la classe ouvrière – par exemple une vision qui la limite uniquement ou principalement à des questions de salaires et de conditions sur le lieu de travail, ou les approches économistes – ne pourra jamais y parvenir. La révolution sociale est l’acte ultime de la créativité humaine, forgée dans la lutte à un moment intense, cinétique, plein de promesses, de potentiel et d’espoir. Dans ces conditions, comment une organisation marxiste digne de ce nom, fondée réellement sur le type de rupture révolutionnaire objectivement nécessaire pour l’humanité et la planète,  pourrait-elle esquiver les questions d’oppression, par exemple en ne luttant pas contre les préjugés et les habitudes oppressives que la classe a absorbés par le biais de la culture capitaliste dominante qui la conditionne?

Le type de changement dont nous avons besoin ne permet pas d’avoir une approche hésitante, qui trahirait en fait un manque de perspective marxiste. De même, quand on s’engage dans la lutte contre l’oppression, on ne peut pas se permettre de zigzaguer ou d’être dans la demi-mesure. Ce n’est pas une question abstraite. Observez la révolte “Femme, vie, liberté” en Iran : un mouvement révolutionnaire déclenché par un acte de violence de l’État patriarcal en septembre 2022, imprégné dans toutes ses facettes de la revendication de liberté des femmes et des personnes LGBTQIA+, et qui saisit l’ensemble de la classe ouvrière et de la vie politique et sociale. C’est un exemple vivant, actuel, de l’importance des questions d’oppression pour gagner la direction d’un programme de changement socialiste. 

L’approche “toujours conscientes, toujours combatives” était évidente dans la pratique des femmes marxistes dans le mouvement historique qui ont incarné cette lutte de toutes les manières, y compris en établissant des structures et des conférences internationales pour organiser et promouvoir un féminisme de la classe ouvrière en tant que composante vitale du mouvement plus large de la classe ouvrière. La première conférence internationale des femmes socialistes a eu lieu dès 1907, parallèlement à une conférence de l’Internationale socialiste, fondant ainsi un mouvement international de femmes socialistes. La conférence de 1910 a débouché sur la proposition d’instaurer la Journée internationale des femmes, aujourd’hui célébrée le 8 mars. Cette activité au nom des femmes marxistes a souvent été accueillie avec passivité, indifférence et parfois hostilité par nombre de leurs camarades masculins conservateurs. Une résolution adoptée lors de la conférence des femmes de 1907 reprenait explicitement cette question, en déclarant que : 

“Dans l’ensemble, en ce qui concerne les intérêts et les droits des femmes, les décisions de la [Deuxième] Internationale n’ont été appliquées que dans la mesure où les femmes socialistes organisées ont pu forcer les organisations prolétariennes de chaque pays à le faire”. 

Nous voyons ici comment l’élément auto-libérateur d’une approche marxiste de la lutte contre l’oppression est lié à l’aspect “toujours conscient, toujours combatif”. Il convient de noter que bon nombre des femmes marxistes qui se sont engagées dans cette lutte ont également défendu une position révolutionnaire et anti-impérialiste, car la trajectoire de plus en plus réformiste de beaucoup de leaders de la Deuxième Internationale les a fait sombrer dans la trahison brutale, y compris en ne s’opposant pas à l’impérialisme de la Première Guerre mondiale.

2. Problèmes posés par l’approche libérale de la lutte contre l’oppression

Un féminisme ou un antiracisme libéral se définit par une approche qui s’inscrit dans les paramètres du système capitaliste. Toute approche de la lutte contre l’oppression qui est en fin de compte libérale est incapable de mettre fin à cette oppression et, ce faisant, tend souvent à s’accommoder et à faire des compromis avec le statu quo oppressif d’une manière qui peut subvertir les demandes et les besoins des groupes opprimés en lutte. L’approche libérale ne voit pas l’importance de la division du capitalisme en classes – ni les obstacles multiples auxquels sont confrontés les travailleur.se.x.s issus d’identités opprimées, ni le pouvoir de la lutte unie de la classe ouvrière dans la riposte à la classe et au système capitalistes. L’engagement libéral en faveur de la liberté individuelle est souvent défini par une perspective individualiste, sans vision de l’enracinement de l’oppression dans le capitalisme et la société de classes, ou s’opposant à cette vision. L’approche libérale tend également à ignorer la “lutte d’en bas” collective, qui est la manière la plus efficace de combattre l’oppression. 

Clara Zetkin, dont les mots ont constitué notre salve d’ouverture, combattait les féministes des “droits de la femme bourgeoise” – les femmes de la classe d’élite qui ne rompaient pas de manière significative avec les hommes de leur classe et le système de domination de classe. Elle était particulièrement virulente lorsque leurs revendications ou leur approche entraient en conflit avec les intérêts des femmes de la classe ouvrière et des pauvres, quel que soit leur genre. Dans un exemple de conflit avec les féministes bourgeoises, et accessoirement avec la direction de plus en plus conservatrice et réformiste du SPD, Zetkin a refusé de cosigner une pétition qui demandait docilement une amélioration du droit démocratique de se réunir pour les femmes, d’une manière qui ignorait les revendications de l’ensemble du mouvement ouvrier et socialiste pour un changement plus large à cet égard. Elle a comparé leur appel timide, dégoulinant de pusillanimité, à l’état d’esprit des féministes bourgeoises, elles aussi conditionnées par leur bulle élitiste, qui avaient publié un an plus tôt une pétition odieuse prônant la criminalisation des travailleuses du sexe.

Il est évident qu’il existe un clivage de classe au sein des préoccupations féministes, antiracistes et d’autres luttes contre l’oppression. Les approches dont les antagonismes de classes sont les plus évidents sont le féminisme, l’antiracisme, l’anti-LGBTQIAphobia etc. ouvertement capitalistes, qui saluent l’augmentation de la diversité (généralement limitée) dans les conseils d’administration des grandes entreprises qui perpétuent l’oppression, l’exploitation et la catastrophe écologique dans leurs activités ; ou la représentation dans les gouvernements capitalistes qui attaquent les moyens de subsistance de la classe ouvrière, ou qui utilisent des arguments “féministes” pour justifier l’impérialisme.

Nous pouvons de plus en plus ajouter à cette liste un “féminisme” bourgeois et transphobe. Le “terf-isme” de JK Rowling et consorts – elle-même personnellement super-riche, probablement milliardaire – renforce de plus en plus la dichotomie de genre archaique, dont le système capitaliste a grandement besoin, tout en s’alignant sur des forces d’extrême droite de plus en plus nombreuses qui cherchent à écraser la vague féministe et LGBTQIA+, et qui ont les migrant.e.x.s et les personnes de couleur dans leur ligne de mire. Toutes ces approches s’apparentent à des tentatives, de la part des représentants du statu quo, de coopter le langage ou certaines questions des campagnes et des mouvements de lutte contre l’oppression. Il s’agit donc d’une tentative consciente des intérêts de la classe dominante de neutraliser ou d’étouffer les mouvements de lutte contre l’oppression.

Cependant, au sein même des mouvements actifs de lutte contre l’oppression, malgré leurs contradictions, les approches libérales de la lutte contre l’oppression abondent inévitablement, y compris parmi de nombreux activistes et organisations qui peuvent également avoir des qualités positives, et qui peuvent même faire des déclarations anticapitalistes de temps à autre. En voici certaines :

Le point de vue selon lequel celles et ceux qui ne subissent pas l’oppression non seulement bénéficient de l’oppression, mais ont un intérêt direct à la maintenir. S’il est manifestement vrai que seuls ceux qui subissent une forme particulière d’oppression peuvent comprendre ce qu’ils ressentent, toute notion implicite ou explicite qui prend les avantages relatifs qu’une partie de la classe ouvrière peut posséder par rapport à une autre partie, et qui théorise qu’il y a un intérêt direct de la part de cette dernière à perpétuer cette oppression, est insidieuse. Bien entendu, les hommes, les Blancs, les personnes cis bénéficient d’avantages qui découlent de l’oppression, certains matériels, d’autres liés au statut social, à la perception de soi. Toutefois, ils ne modifient en rien l’intérêt primordial qu’ont les membres de la classe ouvrière appartenant à ces groupes à contester l’oppression parce qu’elle les lie à un système qui les exploite également. En outre, toute idée selon laquelle une partie de la classe ouvrière a intérêt à maintenir le statu quo est teintée d’illusions sur le capitalisme – un système en décomposition qui se précipite de plus en plus vers une catastrophe écologique et qui est incapable de répondre aux besoins de la grande majorité de l’humanité. La vérité est qu’il est dans l’intérêt urgent de la classe ouvrière au sens le plus large du terme de s’unir pour démanteler ce système.

De plus, cette approche libérale de la politique identitaire est préjudiciable aux besoins objectifs de tout potentiel mouvement anti-oppression, qui nécessite la mise en place d’une solidarité aussi large que possible pour le soutenir et lui donner plus de pouvoir. Cette approche se traduit parfois par l’idée que seules les personnes directement touchées par une oppression donnée devraient en parler. Bien sûr, ceux qui subissent les ravages de cette oppression devraient être les voix centrales de tout mouvement concernant leurs problèmes, mais en fait, nous avons besoin de toute urgence d’approfondir la solidarité, d’élargir la riposte – en demandant à ceux qui, au sein du mouvement de la classe ouvrière, sont cis de s’exprimer haut et fort pour soutenir leurs frères et sœurs trans, ou aux hommes cis de s’exprimer contre la masculinité toxique. Oui, nous en avons absolument besoin et cela devrait être encouragé dans nos luttes. Dans la pratique, cette approche libérale de la politique identitaire peut donner l’idée que les hommes de la classe ouvrière n’ont pas besoin de se préoccuper de l’oppression des femmes et ainsi de suite – en détournant les luttes contre l’oppression, plutôt que d’en faire des préoccupations centrales pour l’ensemble du mouvement de la classe ouvrière.

– Découlant du point précédent, le pessimisme quant au potentiel de solidarité de classe tend à se manifester par une limitation du changement recherché. Parfois, ce changement limité s’inscrit dans une quête louable visant à modifier des attitudes rétrogrades et oppressives, mais cette quête est vouée à l’échec si elle ne s’accompagne pas d’une tentative dynamique de construire des luttes et des mouvements actifs qui visent consciemment et principalement le système, et si elle ne s’inscrit pas dans un programme et une perspective globaux visant à s’attaquer à la propriété privée des richesses – les racines structurelles de l’oppression et de l’exploitation. Dans d’autres cas, cette approche peut isoler les différentes luttes des identités opprimées les unes des autres, pour ensuite se replier sur une politique très libérale et basée sur la représentation.

– Une vision non pas marxiste, mais identitaire des classes. Certains considèrent la classe ouvrière comme une identité, une parmi tant d’autres dans le cadre du capitalisme. Certains s’identifient à la classe ouvrière avec fierté, en embrassant une culture et une tradition particulières, mais ne parviennent pas à considérer la classe ouvrière comme le font les marxistes – comme la classe créatrice de la richesse détenue par la classe capitaliste. Par conséquent, le potentiel pouvoir libérateur d’une classe ouvrière en lutte unie dans toute sa diversité, alliée à tous les pauvres et opprimés du monde, est ignoré.

– Parfois, au sein des mouvements, les groupes et les militant.e.x.s pivotent sur un axe ultra-gauche/libéral, conservant des éléments de l’approche libérale de la politique identitaire, mais coexistant de manière contradictoire avec des idées plus radicales. Nous entendons par là les idées selon lesquelles le capitalisme et les institutions étatiques oppressives telles que les prisons devraient être abolis – idées bienvenues ! – mais sans une stratégie, un programme et une perspective clairs, enracinés dans la politique de classe, ces idées retombent le plus souvent dans l’approche libérale. Beaucoup de ceux qui s’identifient comme abolitionnistes du système carcéral peuvent illustrer cette approche : d’un côté, la demande d’abolition est présentée d’une manière brutale qui semblerait impliquer la suppression pure et simple de ces institutions du jour au lendemain et donc aliéner inutilement beaucoup de gens ordinaires qui peuvent être préoccupés par ce que cela signifierait. De l’autre, dès que l’on aborde les détails, ce qui est proposé est réformiste et libéral – par exemple le transfert progressif de certaines fonctions de la police aux travailleur.se.x.s sociaux, une approche imprégnée de l’illusion que le système capitaliste et son État pourraient se passer de leurs propres appareils répressifs de leur plein gré.

L’une des caractéristiques de la vague féministe actuelle qui a débuté dans les années 2010 est qu’on a vu de la part des éléments les plus combatifs, les plus jeunes et les plus populaires du mouvement, des impulsions à dépasser les approches libérales de la politique identitaire. Il s’agit notamment de reconnaître que c’est le système tout entier qui perpétue la violence de genre – par exemple, l’hymne “le violeur, c’est toi” qui a vu le jour au Chili et qui visait directement les institutions de l’État – et de s’attaquer aux approches limitatives et contre-productives, telles que les grèves ou manifestations “réservées aux femmes”.

Parfois, cela a été formulé comme la demande d’un mouvement “intersectionnel”. Au Mexique, les jeunes du mouvement Ni Una Menos qui mettent l’accent sur leur intersectionnalité le font pour contrer les féministes anti-trans qui sont encore très présentes dans le mouvement. La demande d’intersectionnalité émanant de la base des mouvements anti-oppression est également souvent le signe d’un rejet de la politique identitaire libérale qui sépare grossièrement les différents peuples opprimés et exploités les uns des autres et qui, dans le meilleur des cas, ne tient pas compte de la division des classes.

Sojourner Truth s’exclamant “Ne suis-je pas une femme? ” en 1851, Claudia Jones qui écrivait sur la “super-exploitation” des femmes noires, pauvres et de la classe ouvrière en 1949, le Combahee River Collective écrivant en 1977 sur la nécessité d’une approche prenant en compte la classe, le genre, la sexualité et la race – avant que le terme “intersectionnalité” ne soit inventé, les femmes noires radicales et féministes ont contribué de manière importante à ce que l’intersection de la race et du genre soit prise en compte au sein des mouvements féministes, antiracistes et de la classe ouvrière.

Le concept d’intersectionnalité – selon lequel les différentes oppressions se croisent et modifient la nature de l’expérience de l’oppression – est indéniable. L’oppression intensifiée et multiforme à laquelle sont confrontées les femmes noires, en particulier les femmes de la classe ouvrière et les femmes pauvres, en est un exemple clair. Il existe une myriade d’exemples déchirants, mais nous pouvons en citer un à titre d’illustration : l’inégalité des taux de mortalité maternelle à laquelle sont confrontées les femmes de couleur et leurs bébés. Aux États-Unis, où la mauvaise situation des personnes enceintes noires et de leurs bébés est connue depuis des années, une nouvelle étude vient encore illustrer ce fossé. Une étude à grande échelle des naissances en Californie a révélé des disparités considérables entre les patients riches et pauvres. Cependant, les taux de mortalité maternelle et infantile étaient aussi élevés chez les femmes noires aux revenus les plus élevés que chez les femmes blanches aux revenus les plus faibles, ce qui donne une idée de la profondeur du racisme anti-noir.

Plus qu’une double ou triple oppression cumulative ou additive, le concept selon lequel différentes oppressions se heurtent et créent quelque chose de qualitativement différent dans le processus, trouve un fort écho chez celles et ceux qui vivent cette dure réalité parce qu’il est absolument correct. 

Cela dit, l’intersectionnalité elle-même est limitée. Le concept lui-même, qui n’est pas nécessairement ancré dans un cadre analytique ou une philosophie plus large, est extrêmement malléable, ce qui est problématique. En réalité, il est possible d’y souscrire, puis de le fusionner avec toutes sortes d’approches libérales de la politique identitaire. Il peut être placé dans un cadre philosophique postmoderne et dans une théorisation académique qui s’oppose fondamentalement au point de vue de classe. Le fait qu’elle soit si malléable la rend ouverte à la cooptation par les forces les plus bourgeoises. Kamala Harris, célèbre pour sa politique de “loi et ordre” lorsqu’elle était procureure à San Francisco – responsable de la répression des communautés de couleur de la classe ouvrière – a été présentée par le New York Times comme étant intrinsèquement intersectionnelle du seul fait de son identité, ce qui donne un aperçu des dérives insidieuses auxquelles cela peut conduire.

Marta E. Gimènez a écrit que “sans lien avec un fondement théorique spécifique, [l’intersectionnalité] peut être cooptée, transformée et intérprétée de multiples façons, devenant ainsi un “terrain commun à tous les féminismes” malgré les différences importantes entre les féministes”. En proposant une critique féministe marxiste de l’intersectionnalité, elle observe avec acuité que :

“Bien que l’intersectionnalité puisse nier l’importance fondamentale de la classe, les phénomènes qui  concernent celle-ci, le genre, la race, l’ethnie et les autres formes d’oppression et d’inégalité, ont des causes capitalistes et demandent une analyse théorique marxiste ; en excluant la relation entre la classe, l’inégalité socio-économique et le genre, la race et d’autres sources de discrimination et d’oppression, on exonère le capitalisme de toute responsabilité.…”

En bref, l’intersectionnalité ne dit rien sur les racines de l’oppression elle-même, ni sur la manière d’y mettre fin. Le concept singulier d’intersection des oppressions doit être ancré dans une analyse, une perspective et un programme marxistes plus larges, afin de répondre aux impulsions radicales, solidaires et libératrices des éléments de la classe ouvrière et de la jeunesse qui déclarent leur intersectionnalité comme moyen d’exprimer leur désir de mettre véritablement fin à toutes les formes d’oppression.

3. De Marx et Engels à aujourd’hui – le marxisme relègue-t-il par nature l’oppression ?

“Les ouvriers du Nord ont enfin parfaitement compris, que le travail, tant qu’il est [marqué au fer rouge] dans la peau noire, ne sera jamais émancipé dans la peau blanche.3” – Karl Marx

La description sympathique que fait Marx du personnage d’une travailleuse du sexe dans un roman contemporain populaire, Les Mystères de Paris, est révélatrice : “[Fleur de Marie a] de la vitalité, de l’énergie, de la gaieté, de l’élasticité de caractère – des qualités qui seules expliquent son développement humain dans sa situation inhumaine… Elle n’apparaît pas comme un agneau sans défense qui se rend sans aucune résistance à une brutalité écrasante ; c’est une fille qui peut défendre ses droits et se battre”. Son admiration pour Fleur de Marie – sa fibre morale et sa combativité – va de pair avec sa dénonciation de la pauvreté, du sexisme et du moralisme religieux misogyne qui l’oppriment.

Engels, nous le savons, a écrit un texte fondamental sur les origines de l’oppression de genre. Son héritage est tel que même les nouveaux livres publiés en 2023 sur les racines du patriarcat s’appuient encore sur son ouvrage comme point de référence majeur. Engels a situé les origines de l’oppression des femmes avec le début des sociétés divisées en classes avec les développements de l’agriculture vers 10 000 avant notre ère. Engels a affirmé que le “communisme primitif” des premières sociétés de chasseurs-cueilleurs montre que le modèle de la famille patriarcale, y compris le mariage monogame (l’accent étant mis sur la monogamie de la femme et le contrôle de son corps et de sa sexualité), n’était pas le mode naturel des choses, mais un moyen imposé par la société de transmettre la propriété privée par l’intermédiaire d’une lignée masculine.

Pendant 99 % de l’histoire, l’humanité a vécu dans une grande variété de liens de parenté, dans des sociétés où la distinction entre sphère privée et sphère publique était faible, voire inexistante. Ces premières formes de société n’étaient pas une utopie et les gens étaient souvent confrontés à une lutte quotidienne pour la survie. Cependant, la plupart d’entre elles avaient en commun d’être égalitaires et fondées sur la redistribution des biens – de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. L’exploitation systématique des autres humains ou de l’environnement était inconnue.

Les recherches archéologiques, historiques et anthropologiques menées depuis Engels montrent que ce n’est qu’avec le développement de la sédentarisation, et en particulier des premières sociétés agraires, que des institutions telles que l’État et la famille nucléaire hétérosexuelle sont apparues. Cela confirme la thèse révolutionnaire d’Engels, à savoir que l’oppression des femmes n’a pas toujours existé – en fait, pour 99 % de son Histoire, l’humanité n’était pas patriarcale. Par conséquent, l’oppression fondée sur le genre n’est pas immuable et il est absolument possible d’y mettre fin. La “défaite historique du sexe féminin” évoquée par Engels peut être contestée en ce sens qu’il s’agit d’un processus plus complexe et plus long que cette phrase et certains arguments d’Engels le laissent entendre, mais la thèse centrale reste solide et vitale.

Bien qu’il y ait évidemment des lacunes et des problèmes, toute idée selon laquelle Marx et Engels eux-mêmes ne prenaient pas l’oppression au sérieux peut être définitivement réfutée par leurs propres écrits. En outre, ce qui est essentiel, c’est que l’analyse et l’approche matérialistes historiques doivent évidemment inclure une analyse qui intègre pleinement et dynamiquement l’oppression à tous les niveaux. En fait, c’est un test pour les révolutionnaires. En réalité, la gauche réformiste et celle issue de la tradition stalinienne sont les plus susceptibles d’échouer à ce test. Ces tendances se caractérisent souvent par un économisme grossier.

La révolution d’octobre 1917 en Russie, menée par les bolcheviks – un processus révolutionnaire lancé par des femmes de la classe ouvrière et des pauvres descendues dans la rue en février de cette année-là – a fait de la libération des femmes et des personnes LGBTQIA+ une composante active : dépénalisation de l’homosexualité, de l’avortement et du travail sexuel ; suffrage universel ; divorce facilité ; projet de mise en place d’un système public universel de garde d’enfants, de blanchisseries et de cuisines collectives ; lois féministes sur le travail ; et le travail novateur du Zhenotdel – l’initiative menée par les femmes révolutionnaires bolcheviques pour continuer à politiser, autonomiser et faire progresser les conditions et le militantisme des femmes de la classe ouvrière et des pauvres dans le cadre de la révolution.

Ce n’est pas un hasard si Staline a re-criminalisé l’homosexualité et l’avortement et a aboli le Zhenotdel. Tout comme la libération de l’oppression fondée sur le genre et la sexualité faisait partie intégrante de la révolution de la classe ouvrière, l’écrasement de cette libération était vital pour la contre-révolution stalinienne.

Conclusion : Rien d’humain n’est étranger à la cause de la classe ouvrière

Les années 2010 ont vu l’émergence d’une nouvelle vague féministe et LGBTQIA+ à l’échelle mondiale, qui a mobilisé des millions de personnes dans la lutte, remporté d’importantes victoires, notamment l’accès à l’avortement en Irlande, en Argentine, en Corée du Sud, et bien d’autres encore, et soulevé des revendications pour les droits des personnes transgenres et la fin des violences basées sur le genre et des féminicides. Cette évolution s’est faite parallèlement à d’autres luttes vitales contre l’oppression et la dégradation de l’environnement – celle du mouvement #BlackLivesMatter, dont le soulèvement lié à George Floyd qui a conduit à certaines des plus grandes mobilisations de l’histoire à travers les États-Unis, et le mouvement international Fridays for Future qui a vu des millions d’écoliers faire grève pour l’action climatique un jour de septembre 2019.

Entre les développements politiques en Corée du Sud (des jeunes hommes ont protesté contre la “discrimination inversée”4 alors qu’un nouveau chef d’État entrait en fonction sur un ticket antiféministe), la misogynie virale d’Andrew Tate, les coups portés à #MeToo comme le verdict en faveur de Depp, et l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis qui a mis fin à un demi-siècle de légalité de l’avortement légal à l’échelle nationale, le début des années 2020 a été marqué par une réaction vicieuse antiféministe et antitrans qui cherche à écraser les luttes contre l’oppression et l’espoir qu’elles suscitent. Tout cela s’est accompagné d’une montée en puissance démente de la transphobie, de la xénophobie et du racisme, les politiciens de l’establishment s’inspirant de plus en plus de l’extrême droite dans leur “guerre contre le wokisme” ridicule, réactionnaire et de plus en plus répressive.

Le système capitaliste est dans une crise multiforme d’une profondeur et d’une complexité sans précédent. Et la réaction antiféministe et anti-trans provient directement de ce système en décomposition, avec une classe dirigeante qui a plus que jamais besoin de division parmi les exploités et les opprimés.

La maxime préférée de Karl Marx était “Nihil humani a me alienum puto” – “Rien d’humain ne m’est étranger”. Chacune des injustices et des cruautés infligées par le système capitaliste concerne le mouvement de la classe ouvrière, qui est doté du pouvoir potentiel objectif d’éliminer les racines de ces injustices et cruautés. Le capitalisme en tant que système contient une multitude de contradictions, y compris une multitude d’exemples d’oppression et de destruction écologique qui sont tissés à l’intérieur de la base de classe du système. Nous avons déjà mentionné la géniale Eleanor Marx et sa contribution au marxisme et au féminisme socialiste. Son compagnon, Edward Aveling, avec qui elle a cosigné le texte que nous avons cité, la traitait avec un mépris patriarcal qui portait les marques de la violence conjugale et a contribué à sa mort prématurée à l’âge de 42 ans seulement. Cet exemple tragique montre que la lutte de la classe ouvrière ne peut se permettre d’ignorer les ravages de l’oppression.

Juste au moment ou la réaction anti-féministe émergeait, les événements ont éclaté en Iran, symbolisant l’atteinte d’un niveau supérieur dans la vague féministe qui a débuté dans les années 2010. Le mouvement “Femme, vie, liberté” a vu l’émergence d’un féminisme révolutionnaire en Iran. C’est en imprégnant ce féminisme révolutionnaire d’un programme ouvrier, anticapitaliste et socialiste qu’il faut lutter contre ce retour de bâton. Pleins de vie, de jeunesse, d’espoir et de créativité, les mouvements de masse et les explosions de lutte contre les ravages de l’oppression qui ont amené des millions d’exploités et d’opprimés dans les rues de tous les continents dans les années 2010 et 2020, ont été une source d’inspiration.

Les meilleures traditions du marxisme indiquent que le seul moyen de lancer un défi révolutionnaire au système, et de le vaincre, est de créer un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière ; en outre, ce dernier est impossible sans les revendications et les luttes des opprimé.e.x.s, qui sont inextricablement liées à ce mouvement. Elles lui donnent une impulsion, une urgence et une puissance particulières.

Notes de bas de page:

  1. Zetkin, Clara, “The tasks of the Second International Communist Women’s Conference”, from The Communist Women’s Movement, 1920-1922, Proceedings, Resolutions and Reports (Ed. Taber, Mike, Dyakonova, Daria), 2023, p. XXII
  2. https://www.marxist.com/podcast-identity-politics-capitalism-s-weapon-of-division.htm
  3.  https://megadigital.bbaw.de/briefe/detail.xql?id=M0000193
  4. https://www.courrierinternational.com/article/societe-touche-pas-ma-virilite-le-metoo-inverse-des-hommes-sud-coreens

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