Republication (et traduction) d’un article de notre organisation soeur en Irlande (Socalist Party) de 2019 — plus que jamais pertinent aujourd’hui!
La question de la lutte contre la transphobie, comme toutes les formes d’oppression, est un élément crucial de la lutte pour mettre fin à la domination du capitalisme par un mouvement uni de la classe ouvrière. Ces dernières années, certains secteurs de la gauche ont malheureusement perpétué des attitudes et des préjugés transphobes en utilisant des arguments pseudo-marxistes pour ce faire. Conor Payne démonte ces arguments et ces mythes.
Les personnes trans sont confrontées à l’oppression partout dans le monde. Aux États-Unis, les femmes trans sont 4 fois plus susceptibles que les femmes cisgenres d’être victimes d’un meurtre et les femmes trans noires sont 7 fois plus susceptibles d’être assassinées que la population générale. Au Royaume-Uni, l’année 2018-19 a vu une augmentation de 37% des crimes de haine contre les personnes trans. (1) Une étude menée par Stonewall, un groupe LGBTQ+ basé au Royaume-Uni, a révélé qu’une personne trans sur quatre avait été sans abri à un moment donné de sa vie, tandis que 12 % des travailleur.euse.s trans ont fait état de violence physique ou de harcèlement sur le lieu de travail au cours de l’année écoulée. (2) En Irlande, une enquête du Transgender Equality Network Ireland a révélé que 80 % des personnes interrogées évitaient au moins certains lieux ou situations publics par peur du harcèlement et que 78 % avaient pensé au suicide à un moment donné de leur vie, 40 % ayant fait au moins une tentative. (3)
Les personnes trans sont victimes de violence, de harcèlement et de discrimination depuis de nombreuses années. Mais ces chiffres s’expliquent en partie par l’augmentation de la rhétorique transphobe et de la législation anti-trans dans un grand nombre de pays, en particulier de la part de la droite populiste résurgente et de certains secteurs de l’establishment. Les partis d’extrême droite et de droite populiste du monde entier s’insurgent contre « l’idéologie du genre » et contre la reconnaissance sociale de la validité des identités et des vies trans. Aux États-Unis, l’administration Trump a décidé d’interdire l’accès des personnes trans à l’armée, de supprimer les protections contre la discrimination pour les personnes trans dans le domaine des soins de santé et de rendre légale la discrimination à l’égard des personnes trans dans les refuges pour sans-abri, parmi une série d’autres mesures. La droite américaine a également fait adopter une série de « projets de loi sur les toilettes » au niveau des États ou au niveau local, qui visent à empêcher les personnes trans d’utiliser les toilettes qui correspondent le mieux à leur genre. En Hongrie, le régime de plus en plus autoritaire d’Orban a récemment introduit une mesure visant à supprimer la reconnaissance juridique des personnes trans dans le cadre d’un projet de loi prétendument destiné à lutter contre le coronavirus !
La propagande transphobe
En Grande-Bretagne, une vaste campagne de propagande transphobe a été menée par la presse et certains secteurs de l’establishment politique, notamment en réponse aux propositions visant à modifier la loi de 2004 sur la reconnaissance du genre pour permettre aux personnes trans de changer leur genre légalement reconnu en s’identifiant eux.elles-mêmes. La campagne a eu un effet. Le gouvernement conservateur semble être revenu sur sa position concernant l’auto-identification et envisage plutôt de nouvelles attaques contre les droits des personnes trans. La ministre des femmes et de l’égalité, Liz Truss, a indiqué qu’elle prévoyait des mesures visant à « protéger les espaces non mixtes », c’est-à-dire à exclure les personnes trans de l’utilisation des installations désignées en fonction du sexe auquel eux.elles s’identifient, et à supprimer ou restreindre le droit des personnes trans de moins de 18 ans à un traitement médical lié à leur transition(4), traitement qui peut souvent sauver la vie de nombreux jeunes gens. De toute évidence, ces mesures du gouvernement de Boris Johnson ne sont pas fondées sur une préoccupation pour les droits des femmes, et certainement pas sur une quelconque bonne pratique scientifique ou médicale. Elles sont le fruit d’une campagne qui reflète la diabolisation de nombreuses autres minorités dans la société, en présentant les personnes trans comme une menace dangereuse.
Deux exemples donnent une bonne idée de la nature des mensonges et des distorsions qui sont diffusés. En 2017, de nombreux journaux britanniques, dont The Star, Telegraph, The Sun et The Mirror, ont publié des articles suggérant que le célèbre meurtrier d’enfants Ian Huntley cherchait à être légalement reconnu comme femme, faisant implicitement valoir les dangers supposés de l’auto-identification. Il s’est avéré que cet article était totalement faux, ce qui a obligé la publication de « clarifications » deux ans plus tard. Le 12 avril, l’ancien ministre Tory Stewart a affirmé à tort : « Lorsque j’étais ministre des prisons, il est arrivé que des prisonniers masculins s’identifient comme des femmes et violent le personnel de la prison. Je pense donc que si quelqu’un est biologiquement un homme, en particulier dans un environnement comme une prison, nous ne devrions pas permettre que cela se produise ». (5) Une fois de plus, The Sun a publié ce titre. La vérité, une déclaration de l’administration pénitentiaire confirmant « Nous n’avons aucune trace de ce qui s’est passé », a été noyée dans le texte de l’article.
Les thèmes de ce sensationnalisme sont clairs : les personnes trans sont des prédateur.ice.s, une menace pour les femmes, leurs identités ne sont pas dignes de confiance. Il n’y a pas si longtemps, la presse capitaliste faisait régulièrement de telles affirmations au sujet des personnes homosexuelles. La différence est que cette campagne n’émane malheureusement pas uniquement de la droite conservatrice, mais aussi de l’establishment libéral, de certaines personnes qui se définissent comme féministes et même de certains secteurs de la gauche.
Certain.e.s dirigeant.e.s syndicaux.ales, militant.e.s du parti travailliste et certaines organisations de gauche ont soulevé des objections au droit à l’auto-identification et, plus généralement, à la lutte pour la libération des personnes trans. La profondeur de la pourriture a été révélée par la publication dans le Morning Star, soutenu par certains syndicats et associé.e.s au Parti communiste britannique (CPB), d’une caricature transphobe et déshumanisante particulièrement ignoble, comparant les personnes trans à des crocodiles. Cette publication a suscité une indignation justifiée et le Morning Star a finalement publié des excuses intitulées « Nous avons manqué à notre devoir d’égalité et de libération » (6) et promettant aussi de revoir ses reportages précédents sur la question. Et c’est précisément là le problème : la caricature n’est pas tombée du ciel. Elle reflète des années d’articles parus dans le Morning Star et dans d’autres parties de la gauche, affirmant que les droits des personnes trans constituent une menace pour les droits des femmes, ce qui se reflète à son tour dans d’autres partis de gauche. Une révision sérieuse impliquerait un rejet complet de cette approche en faveur d’une approche enracinée dans l’opposition à toute oppression et confiante dans la capacité de solidarité entre toutes les personnes de la classe ouvrière et les personnes opprimées.
Les arguments de la « gauche » contre les droits des personnes trans
Les opposant.e.s « progressistes » aux droits des personnes trans présentent généralement la question comme un « conflit de droits » entre les personnes trans et les femmes, dont l’accès à des espaces séparés est menacé – bien entendu, cet argument part du principe que les femmes trans ne sont pas véritablement des femmes. Iels affirment également que les identités trans renforcent les stéréotypes de genre et sapent notre capacité à comprendre l’oppression des femmes et à nous y opposer. Bien qu’iels prétendent généralement s’opposer à la discrimination à l’encontre des personnes trans, iels adoptent fondamentalement la même logique que la droite transphobe et tirent bon nombre des mêmes conclusions. Par exemple, Woman’s Place UK prétend être enraciné dans les traditions socialistes et syndicales et compte parmi ses membres dirigeant.e.s d’éminent.e.s militant.e.s syndicaux.ales. Mais que défendent-iels ? S’exprimant en leur nom, Lucy Masoud indique clairement qu’iels souhaitent que la loi soit « renforcée et […] renforcée » :
“renforcée et… appliquée ; appliquée pour garantir la protection des espaces et des services réservés aux femmes dans ce pays. Les entreprises et les organisations devraient être passibles d’amendes ou de poursuites judiciaires si elles bafouent sciemment et délibérément la loi”.
Ces « espaces réservés aux femmes » comprennent « les toilettes, les établissements de santé, les prisons, les sports, les services de lutte contre la violence sexuelle et domestique ». (7) Il s’agit essentiellement d’une interdiction légale faite aux femmes trans d’utiliser les toilettes des femmes et toute une série d’autres services – une variante de la loi Trump sur les toilettes, dissimulée sous une rhétorique féministe et socialiste.
Actuellement, en Grande-Bretagne, pour changer de sexe sur son certificat de naissance, une personne doit avoir reçu un diagnostic de dysphorie de genre et avoir vécu dans le genre qu’elle préfère pendant deux ans. Ces restrictions posent de réels problèmes dans la vie des personnes trans. La reconnaissance légale du sexe a une signification à la fois pratique et symbolique. L’acte de naissance est un document juridique important, souvent demandé lors d’une demande de services ou d’une interaction avec l’État. Un acte de naissance qui ne correspond pas au genre vécu par une personne ou aux autres éléments d’identification dont elle dispose expose les personnes trans au risque d’être démasquées de force au cours de ces interactions, ou de se heurter à d’autres obstacles et problèmes.
Si certaines personnes trans sont atteintes de dysphorie de genre, d’autres ne le sont pas et ce processus médicalisé exigeant que les personnes reçoivent un diagnostic psychologique avant d’obtenir une reconnaissance légale va à l’encontre de la recherche et de la compréhension actuelles des identités trans. L’accès aux soins de santé pour les personnes trans est également très limité pour celleux qui ne peuvent pas se payer des soins de santé privés – en Irlande, il faut attendre plus de trois ans. L’auto-identification signifie simplement que ce processus est remplacé par une déclaration légale de son genre préféré. Cela existe dans le sud de l’Irlande depuis 2015, bien qu’avec d’importantes limitations telles que l’absence de toute forme de reconnaissance des personnes non binaires. Malgré les affirmations apocalyptiques qui dominent le débat en Grande-Bretagne, cela n’a posé aucun problème pour les droits des femmes ou de toute autre personne. L’idée selon laquelle le fait d’accorder aux personnes trans le droit légal d’utiliser des installations conformes à leur sexe entraînerait des dangers pour les femmes n’est pas étayée par la recherche. Par exemple, une étude du Massachusetts s’est penchée sur les localités qui avaient des lois d’inclusion des personnes trans et celles qui n’en avaient pas et n’a trouvé aucune différence dans les rapports d’agressions ou d’autres crimes dans les salles de bains et les vestiaires publics(8).
La violence à l’égard des femmes est endémique dans la société, mais les femmes trans sont beaucoup plus susceptibles d’en être les victimes que les auteurs. La préoccupation la plus pertinente concernant la violence dans ce débat est la menace de violence à l’encontre des femmes trans qui seraient obligées d’utiliser des toilettes masculines, d’être détenues dans des prisons pour hommes, etc. En 2015, Vicky Thompson a été retrouvée morte par suicide après avoir été détenue dans une prison pour hommes et avoir fait l’objet de harcèlement transphobe. (9)
Renforcer les stéréotypes de genre ?
Une autre affirmation importante des militant.e.s transphobes est que les identités trans sont fondées sur des stéréotypes de genre et que les jeunes sont « poussé.e.s » à adopter une identité trans s’ils ne se conforment pas aux comportements stéréotypés des garçons ou des filles. Cette affirmation est totalement dénuée de fondement et ne tient pas compte du danger très réel que courent les jeunes personnes trans lorsque leur identité est niée. Des études démontrent que l’identité de genre des enfants trans est aussi forte et cohérente que celle des enfants cis (10) et que les jeunes personnes trans qui suivent un traitement hormonal ont des résultats beaucoup plus positifs. (11)
Bien entendu, les mêmes personnes qui avancent cet argument remettent également en question l’authenticité des personnes trans qui, selon elles, ne ressemblent pas suffisamment au genre auquel ielles s’identifient ou n’agissent pas de la même manière. Les stéréotypes et les rôles rigides liés au genre font partie intégrante de notre société et il ne devrait jamais être question de critiquer les individu.e.s, qu’iels soient trans ou cis, s’iels les reflètent d’une manière ou d’une autre dans leur vie. Dans le même temps, on assiste précisément à une tentative croissante de rejeter ces faux binômes et c’est en partie ce qui alimente le soutien à la libération des personnes trans parmi les jeunes et dans le mouvement mondial féministe. La vérité (assez évidente) est que s’attaquer aux droits des personnes trans ne sert qu’à renforcer les stéréotypes de genre, et non à les ébranler de quelque manière que ce soit, et que cela aura également un impact sur les femmes cis.
Les lignes directrices publiées par « Fair Play for Women » à l’intention des organisations sur la manière d’aménager des vestiaires réservés aux femmes en sont une illustration frappante :
“Afin de respecter votre politique légale consistant à mettre à la disposition des femmes des vestiaires réservés aux femmes, il peut parfois être nécessaire que le personnel refuse l’accès à une personne de sexe masculin. Nous savons instinctivement qui est homme ou femme simplement en regardant, ce qui permet au personnel de repérer rapidement et facilement si une personne de sexe masculin entre dans un vestiaire féminin… l’admission dans les vestiaires réservés aux femmes devrait être basée d’abord sur une évaluation visuelle du sexe d’une personne, suivie d’une demande de présentation d’un certificat de naissance féminin dans les cas où le personnel soupçonne raisonnablement que la personne est née de sexe masculin”(12).
Il s’agit là de suggestions incroyables qui s’apparentent à une police du genre. L’impact sur les droits et la sécurité des personnes trans est évident, mais il aurait aussi des conséquences beaucoup plus larges. La plupart des gens n’ont pas leur certificat de naissance sur eux et il est inconcevable que si cette approche était largement mise en œuvre, elle n’aurait pas d’impact sur les personnes intersexuées et les femmes cis qui ne correspondent pas aux normes stéréotypées de l’apparence des femmes !
Marxisme bidon
Lorsque les organisations de gauche et les organisations féministes défendent ces idées, il convient d’en examiner les racines politiques et théoriques. Beaucoup présentent leur opposition comme un rejet de la « politique identitaire » postmoderne, mais en réalité, leur argumentation reproduit une version de la politique identitaire. Pour les marxistes, le point de départ est la nécessité de s’opposer à toutes les formes d’oppression, de soutenir les luttes des groupes opprimés et de chercher à les relier dans le contexte d’une classe ouvrière unie et d’un mouvement socialiste. Pour ce faire, il est essentiel de comprendre les racines des différentes formes d’oppression dans la société de classe et la société capitaliste et, par conséquent, la possibilité de les remettre fondamentalement en question.
Le capitalisme repose sur l’oppression des femmes, sur une division du travail en fonction du genre et sur le travail domestique non rémunéré des femmes, principalement au sein de la structure de la famille nucléaire. Il dépend donc d’une idéologie de stéréotypes et de rôles de genre. Les personnes trans ainsi que les autres personnes LGBTQIA+, de par leur existence, sapent cette idéologie et sont donc confrontées à l’oppression dans la société capitaliste. Lorsque l’accent est mis sur les droits ou les aspirations contradictoires de différents groupes, sans perspective d’unité et de solidarité réelles, cela tend à saper ces droits et à mettre en évidence une bataille pour les droits et les ressources limités que la société capitaliste est disposée à distribuer.
Dans les écrits des gauchistes qui s’opposent à la lutte pour la libération des personnes trans, on retrouve ce discours : un conflit entre les droits des femmes et ceux des personnes trans, et la conclusion qu’en fin de compte, les droits des personnes trans doivent donc être limités. Kiri Tunks, du National Union of Teachers, écrit que permettre aux femmes trans d’utiliser les services pour femmes « signifiera que les services déjà attaqués par les politiques d’austérité seront encore plus entravés dans leur capacité à fournir des services aux personnes pour lesquelles ils ont été créés ». (13) Bien que cette affirmation soit douteuse étant donné le pourcentage relativement faible de femmes trans au sein de la population, il est remarquable qu’il n’y ait ici aucune perspective de lutte pour des services mieux dotés en ressources pour tous.tes, mais seulement une lutte pour des miettes de plus en plus réduites. Cela n’a rien en commun avec une approche socialiste, mais présente des parallèles avec la rhétorique de la droite qui oppose, par exemple, les personnes immigré.e.s aux travailleur.euse.s non immigré.e.s dans une compétition pour les ressources. La gauche ne devrait jamais accepter cette approche ; elle devrait placer sa confiance dans une lutte unie contre les politiques d’austérité qui ont un impact sur les services dont nous dépendons tous.tes.
Dans le Morning Star, Mary Davis, du Parti communiste britannique, affirme que les femmes sont confrontées à l’« oppression », alors que les personnes trans ne sont confrontées qu’à la « discrimination ». Selon elle, la différence réside dans le fait que
« L’oppression, contrairement à la discrimination, est liée matériellement au processus d’exploitation de classe en payant les femmes beaucoup moins que les hommes, ce qui sert le but lucratif du capitalisme ». (14)
Par conséquent, « il n’est pas utile de s’attaquer à la discrimination spécifique à laquelle sont confrontées les personnes trans en sapant la résistance à l’oppression séculaire des femmes en tant que sexe biologique ». C’est très étrange. Il est clair que le terme « discrimination » ne suffit pas à décrire la violence brutale à l’encontre des personnes trans dans le monde, ni le ciblage des personnes trans par les régimes et les forces de droite, ni le désavantage économique dont souffrent les personnes trans.
Cette définition semble également suggérer que l’homophobie et l’antisémitisme, qui découlent de la société capitaliste mais qui n’ont pas de lien direct avec la recherche du profit, ne peuvent pas être considérés comme une « oppression ». Plus important encore, elle ne tient absolument pas compte du fait que l’oppression des femmes et l’oppression des personnes LGBTQIA+ sont liées ; que l’idéologie des rôles et des stéréotypes de genre qui sert à justifier et à perpétuer l’oppression des femmes mène inexorablement au ciblage des personnes LGBTQIA+, y compris des personnes trans dont l’existence représente un défi à ces normes. Le sexisme, l’homophobie et la transphobie sont tous intrinsèques à la société capitaliste et il existe un intérêt commun pour tous.tes celleux qui veulent les combattre et s’unir.
Elaine Graham-Leigh de Counterfire, un autre groupe de gauche qui soutient les arguments de la droite transphobe, tente de fonder sa position sur une compréhension marxiste de l’oppression des femmes et de dépeindre la lutte pour les droits des personnes trans comme une « politique identitaire postmoderne ». (15) Une analyse marxiste identifie les origines de l’oppression des femmes dans le développement de la société de classes. Les premières sociétés humaines ne produisaient pas de surplus de richesse, dépendaient de la contribution de chaque membre du groupe pour survivre et ne connaissaient ni la division en classes ni l’oppression des femmes. Avec le développement de l’agriculture, il y a eu un excédent économique qui a entraîné la spécialisation de la main-d’œuvre, une minorité qui a été libérée du labeur quotidien du travail physique et qui s’est approprié l’excédent. Cette nouvelle classe dirigeante devait pouvoir se perpétuer en transmettant ses biens et ses privilèges.
C’est sur cette base qu’a été créée la famille et l’assujettissement des femmes, dont la sexualité devait être contrôlée pour permettre l’héritage par la lignée masculine. Par conséquent, l’oppression des femmes découle de conditions historiques spécifiques et peut également être abolie en éliminant ces conditions. Cette idée s’oppose au cadre principal du féminisme bourgeois qui considère souvent que les hommes à tous les niveaux de la société oppriment collectivement toutes les femmes, et ne peut donc indiquer aucun moyen fondamental de sortir de l’oppression, mais seulement de l’améliorer dans le cadre du système existant.
Pour Elaine Graham-Leigh, reconnaître les femmes trans comme des femmes et les hommes trans comme des hommes est incompatible avec cette analyse :
“Dans cette optique, les femmes, par exemple, ne sont pas opprimées en raison d’une quelconque relation avec leur sexe féminin, mais parce que et dans la mesure où elles s’identifient en tant que femmes et le signifient à travers leur représentation de la féminité. La réalité du sexe de leur corps est aussi peu importante que toute réalité matérielle”.
Elle suggère également que l’acceptation des identités trans implique « la déduction dommageable que les femmes qui n’aiment pas cela pourraient simplement s’identifier comme des hommes, ou, pire encore, que le fait qu’elles n’aiment pas cela montre qu’elles doivent vraiment être des hommes ».
Une vision marxiste de l’oppression des femmes
Bien sûr, on ne peut pas s’identifier en dehors de l’oppression et, compte tenu de l’oppression subie par les personnes trans, il est ridicule de suggérer que quelqu’un adopterait une identité trans pour le faire ! Il est toutefois possible d’opprimer des personnes en leur refusant le droit de s’identifier comme elles le souhaitent. C’est précisément parce que le genre est une réalité sociale matérielle.
À la lecture de ce récit, on pourrait croire que les identités trans sont une invention postmoderne récente. Bien sûr, tout au long de l’histoire et dans différentes sociétés humaines, il y a eu des personnes trans, des personnes qui ne s’identifiaient pas au genre qui leur était assigné ou qui souhaitaient vivre en dehors du binaire du genre. Ce langage et les cadres utilisés pour le comprendre ont bien sûr changé, comme c’est le cas pour de nombreuses autres identités. La question centrale est donc de savoir quelle est notre position sur les droits des personnes trans, et le droit à l’auto-identification signifie le droit d’exister dans la société de la manière la plus authentique pour chacun, plutôt que d’être forcé dans les rôles de genre rigides que la société capitaliste cherche à imposer.
Il n’y a aucune raison pour qu’une défense socialiste des droits des personnes trans rejette une compréhension matérialiste de l’oppression des femmes. Nous devons comprendre comment l’oppression des femmes dans la société capitaliste fonctionne aujourd’hui, et pas seulement comment elle est apparue historiquement. Son but n’est pas seulement de faciliter l’héritage de la propriété, mais bien plus. Le travail non rémunéré des femmes, d’une valeur de 10 900 milliards de dollars par an, la reproduction de la prochaine génération de travailleur.euse.s au sein de la famille nucléaire, les profits tirés des bas salaires dans les secteurs de la main-d’œuvre dominés par les femmes et les moyens de contrôle social et idéologique. Tout cela fait de la misogynie une force matérielle réelle dans la société qui peut affecter toutes les femmes. De même que toutes les femmes cis ne connaîtront pas la grossesse et les formes d’oppression qui y sont liées, les femmes trans non plus, mais elles connaîtront malheureusement de nombreux aspects de l’oppression des femmes, y compris potentiellement la violence fondée sur le genre et des niveaux plus élevés de bas salaires et de pauvreté et, dans de nombreux cas, elles les vivront plus intensément en tant que groupe de femmes particulièrement marginalisé(16).
Graham-Leigh critique à juste titre la politique identitaire néolibérale, en particulier son hostilité à l’idée d’une lutte unie. Elle dit ceci:
« Cette vision de l’oppression comme étant seulement quelque chose que les opprimé.es eux.elles-mêmes peuvent combattre renforce l’argument néolibéral selon lequel la société n’est pas pertinente… C’est seulement si, d’un autre côté, nous percevons l’importance des liens sociaux, communautaires, que nous pouvons lutter contre l’oppression à laquelle nous ne sommes pas nous-mêmes soumi.se.s, mais que nous ne voulons pas voir exister dans notre société ».
S’il est évident que les personnes opprimées ont une vision unique de leur propre oppression et que leurs propres luttes et revendications sont essentielles, nous sommes d’accord sur le fait qu’un mouvement efficace luttant pour la victoire doit avoir une perspective de construction d’une lutte unie qui englobe l’ensemble de la classe ouvrière. Cela implique également qu’un mouvement plus large de la classe ouvrière soit disposé à prendre en charge les luttes et les revendications de tous les groupes opprimés. Cependant, après avoir soulevé ce point, elle se contredit complètement en ce qui concerne l’implication des personnes trans dans le mouvement contre l’oppression fondée sur le genre :
“Puisque nous vivons dans une société où les femmes sont toujours exposées à la violence masculine et à l’oppression systémique, nous devons être en mesure de nous organiser avec d’autres femmes lorsque nous en avons besoin.”
Nous voyons donc ici exactement la même perspective : il est impossible pour les personnes trans d’être pleinement intégrées dans le mouvement des femmes et elles sont d’ailleurs implicitement décrites comme une source potentielle de « violence masculine et d’oppression systémique ». Si Graham-Leigh se contredit autant, c’est parce qu’elle partage de nombreux points communs avec les politiques identitaires. Son approche pratique est fondée non pas sur une analyse marxiste de l’oppression des femmes, mais sur la « théorie du patriarcat », qui considère le sexisme comme une entreprise collective des « hommes » contre les « femmes », et qui ressent donc le besoin de contrôler les frontières de l’identité de genre.
Nous ne devrions pas nous contenter d’abstractions, mais nous baser sur des expériences réelles. Ces dernières années, nous avons assisté à l’émergence d’un nouveau mouvement mondial féministe, luttant contre les lois anti-avortement, la violence fondée sur le genre et le féminicide, l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes et bien d’autres manifestations de l’oppression sexiste. Ce mouvement a joué un rôle important dans la radicalisation d’une nouvelle génération de jeunes femmes et de personnes trans, ainsi que dans la réintroduction de méthodes importantes de lutte de la classe ouvrière auprès de celleux qui ont grandi à l’apogée de la domination idéologique néolibérale. L’utilisation de la méthode de la grève dans l’État espagnol, en Suisse et ailleurs est particulièrement remarquable. L’expérience de ce mouvement a-t-elle été marquée par la méfiance et la division autour de l’implication des personnes trans et non-binaires ? En fait, la solidarité a été instinctive et les jeunes ont généralement l’attitude la plus ouverte à l’égard des droits des personnes trans dans la société.
En Irlande, les récentes avancées en termes de reconnaissance du genre et la défaite du 8ème amendement font partie du même processus de rejet du statu quo conservateur. De même, la vague d’incitations transphobes en Grande-Bretagne n’annonce pas une nouvelle aube pour les droits des femmes, mais fait planer la menace d’une offensive réactionnaire à leur encontre. Si l’affirmation de Graham-Leigh selon laquelle « il n’y a pas d’unité naturelle entre les opprimés » comporte une part de vérité, nous devons être clairs : la source de la division au sein de la classe ouvrière est le capitalisme et son idéologie, et le déclenchement de la lutte tend à faire tomber les barrières qui existent en raison de la nécessité de l’unité et de la solidarité.
Dans le contexte d’un niveau de lutte relativement faible, du succès du populisme de droite et de l’incapacité du mouvement de Corbyn, malgré ses points positifs, à développer une alternative politique de masse à ce stade, il existe un danger de capitulation face à des idées rétrogrades et socialement conservatrices au sein d’une couche de la gauche et du mouvement ouvrier en Grande-Bretagne. Cette situation n’est pas facilitée par l’influence persistante du stalinisme dans certaines sections des syndicats et de la gauche du parti travailliste, ainsi que dans une couche de jeunes de gauche, qui a toujours eu tendance à s’adapter aux préjugés conservateurs et à sous-estimer la capacité de la lutte de la classe ouvrière à les vaincre. Le Morning Star a récemment publié un article sur les vertus du « patriotisme progressiste », une ligne qui a également été utilisée par Rebecca Long-Bailey, candidate à la direction du Parti travailliste de gauche. (17) Il est important d’être sensible aux aspirations et aux identités nationales des gens, mais c’est une toute autre chose que de décrire le patriotisme comme « nécessaire pour atteindre le socialisme » !
On ne construira jamais un mouvement uni capable d’affronter et de vaincre le capitalisme sans remettre en cause de manière habile les préjugés qui existent dans la société et sans défendre clairement les droits et les aspirations de toutes les personnes opprimées. C’est ainsi que les divisions peuvent être surmontées et que l’idéologie capitaliste peut être sapée de manière décisive. Le besoin d’une alternative au système capitaliste pourri n’a jamais été aussi clair et, dans les années à venir, de plus en plus de travailleur.euse.s et de jeunes chercheront une alternative qu’iels trouveront dans les idées du socialisme et du marxisme. Dans ce contexte, la transphobie ou l’équivoque dans la défense de tout peuple opprimé ne servira qu’à repousser, désorienter et diviser. Pour relever le défi, nous avons besoin d’une confiance renouvelée dans la solidarité de la classe ouvrière et la libération humaine.
- Les crimes de haine augmentent de 10 % dans un contexte de recrudescence des attaques contre les homosexuels et les transsexuels
- RAPPORT TRANS
- Parler en marge 703 kb | pdf
- Le Royaume-Uni lance une attaque sans précédent contre les droits des transgenres, en interdisant la transition avant 18 ans
- Des gardiennes de prison violées par des détenus transgenres, selon un ancien ministre conservateur
- https://morningstaronline.co.uk/article/we-failed-our-duty-equality-and-liberation
- La loi doit être au service des femmes
- Les lois sur la non-discrimination en matière d’identité de genre dans les établissements publics : un examen des preuves concernant la sécurité et l’intimité dans les toilettes publiques, les vestiaires et les cabines d’essayage
- La femme transgenre Vikki Thompson retrouvée morte à la prison d’Armley 19 novembre 2015
- Les adolescents transgenres deviennent de jeunes adultes heureux et en bonne santé
- https://www.forbes.com/sites/dawnstaceyennis/2020/12/29/study-transgender-children-recognize-their-authentic-gender-at-early-age-just-like-other-kids/#6805f963526b
- Conseils aux prestataires de services sur les vestiaires réservés aux femmes
- Le sexe, c’est important
- Journée internationale de la femme Femmes, classe et genre – une perspective communiste
- Le retour de l’idéalisme : l’identité et la politique d’oppression
- Les Américains transgenres sont plus susceptibles d’être au chômage et pauvres
- Il n’y a pas de contradiction entre le patriotisme et le socialisme