Bloquer l’extrême droite dans la rue et dans les urnes!

Face à la menace du pire, le Nouveau Front Populaire éveille l’espoir

Un séisme. Et le mot est faible. Le Rassemblement National (RN) l’avait suggéré durant toute la campagne; Macron l’a fait: dissoudre le Parlement et ainsi provoquer l’organisation d’élections législatives anticipées. En considérant la progression des scores du RN lors des élections 2017 et 2022 et maintenant aux européennes (31,4%, à côté des 5,5% du parti d’Eric Zemmour), pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite pourrait réellement arriver au pouvoir.

Par Stéphane Delcros

Dès l’annonce des élections anticipées, la confiance des individus et groupes d’extrême droite violents a été boostée: “Vivement dans trois semaines, on pourra casser du PD autant qu’on veut”’, disait l’un des quatre militants qui ont tabassé une personne LGBTQIA+ à Paris. L’un d’entre eux, Gabriel Loustau, leader local de la milice GUD est le fils d’un ancien cadre du Rassemblement national. Un gouvernement RN serait désastreux pour la classe travailleuse, mais particulièrement pour les personnes déjà discriminées, en raison des politiques instaurées, du déchaînement de violences policières et de la confiance accrue des groupes et individus violents.

L’éventuel avenir qui se dessine donne envie de vomir: droits syndicaux laminés; subsides publics rabotés pour les centres de plannings familiaux, les organisations socioculturelles et les organisations écologiques; atteintes à la liberté de la presse et privatisation de l’audiovisuel public; autoritarisme accru et avalanche de nominations pro-extrême droite dans l’administration et la magistrature… Tout cela aura de lourdes conséquences, possiblement pour très longtemps, même en cas de perte du pouvoir. 

Le jeu aventureux de Macron

Les outils politiques de la classe dominante sont en piteux état après des décennies de casse sociale, cela a une fois de plus été souligné. Non seulement les partis pro-Macron ont fait un score historiquement bas aux européennes (14,6%, avec 48,5% d’abstention!), et de plus la nouvelle victoire électorale du RN et les élections anticipées ont fait voler en éclats le parti historique de droite Les Républicains.

En 2022, Macron était devenu le premier président nouvellement élu à ne pas gagner une majorité absolue de députés. Ses gouvernements ont dû jongler durant 2 ans avec une recherche permanente d’alliés à l’Assemblée nationale. Mais la politique de Macron est devenue si impopulaire que même Les Républicains n’arrivaient plus à justifier leur soutien occasionnel aux macronistes. Durant le puissant mouvement contre la réforme des retraites, en mars 2023, une motion de censure est passée à 9 voix près de faire tomber le gouvernement. Les Républicains commençaient à planifier de lancer eux-mêmes cette procédure à l’automne 2024, sur le budget. C’est une des choses qui a motivé Macron pour dissoudre l’Assemblée Nationale et donc appeler à des élections anticipées. Attendre l’automne, c’était assurer de perdre la main sur les évènements et de permettre aux oppositions d’être préparées. 

Macron misait sur une gauche éclatée et sur l’avantage de se présenter à nouveau comme le seul rempart face à l’extrême droite. Mais il lui a ouvert la voie et déroulé le tapis rouge avec ses politiques antisociales (réforme des retraites…), mais aussi par ses politiques racistes (Lois “sécurité globale”, “contre le séparatisme” et “asile et immigration” ; “Opération Wuambushu” à Mayotte…) et sexiste (relégation du viol à un « sous-crime » en en retirant le jugement par jury populaire en cour d’assises). A cela s’ajoutent le langage et l’attitude des macronistes et de Macron lui-même: hommage à Pétain, accusations « d’islamo-gauchisme », stigmatisation permanente de la population musulmane, soutien à Depardieu… Le 18 juin, en pleine campagne électorale, Macron a encore passé un cap avec ses propos transphobes, en parlant du programme du Nouveau Front Populaire: “il y a des choses ubuesques, comme le droit de changer de sexe en mairie”. Les macronistes et les médias dominants (tout particulièrement ceux détenus par Bolloré) ont pavé la route permettant à Le Pen/Bardella d’être le plus grand parti et peut-être demain au pouvoir.

Le Nouveau Front Populaire

Macron misait sur une division de la gauche, mais la pression parmi les couches progressistes dans la société a été telle que les différents partis de gauche ont été poussés à trouver un accord en 24h, et à former le Nouveau Front Populaire.

La France Insoumise (FI), le Parti Socialiste (PS), Les Écologistes et le Parti Communiste Français (PCF) ont ainsi formé le Nouveau Front Populaire (NFP), avec un accord pour que chaque formation puisse avoir un “monopole” sur une grande majorité des circonscriptions, pour éviter une concurrence entre ces formations. A L’annonce des élections anticipées, une série d’associations militantes (notamment #NousToutes) avaient tout de suite appelé à la constitution d’une telle alliance. L’annonce d’un accord a éveillé l’espoir de millions de personnes pour empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir, et mener enfin des politiques dans l’intérêt de la classe travailleuse et des personnes opprimé.es. Elle a directement entraîné une vague d’adhésion de la part du monde associatif et syndical, certaines organisations rejoignant le NFP.

En 2022, le score de Jean-Luc Mélenchon au 1er tour des élections présidentielles avait acté l’hégémonie de La France Insoumise à gauche, qui s’était ensuite matérialisée sous la bannière de la NUPES (Nouvelle Union populaire écologique et sociale). Depuis lors, l’union de la gauche a subi un rééquilibrage des forces symbolisé par la répartition des circonscriptions moins favorable à La France Insoumise et bien plus au PS.

Le programme commun du NFP comporte de très bonnes mesures, qui rompraient avec les années Macron et ses prédécesseurs, et permettraient clairement d’améliorer le quotidien de dizaines de millions de travailleurs.euses. Le NFP propose “20 actes de rupture dans les 2 premières semaines, pour que la vie change dès l’été 2024”, avec l’abrogation de la réforme des retraites et de la réforme de l’assurance-chômage, le blocage des prix de première nécessité, le SMIC à 1.600€ net (2.000€ brut), l’indexation des salaires sur l’inflation, l’engagement de fonctionnaires… Le NFP veut aussi à terme revenir vers l’âge de départ à la retraite à 60 ans, appliquer une réduction collective du temps de travail, refuser les traités européens d’austérité. Pour financer le programme, il défend le rétablissement de l’impôt sur la fortune, renforcé avec un aspect écologique; la taxation des superprofits ou encore le renforcement de la progressivité de l’impôt sur le revenu. Il s’agit de toute évidence d’un programme de rupture avec la politique actuelle, moins marqué toutefois que ne l’est celui de la FI ou que ne l’était celui de la NUPES.

Tous unis contre la FI et la cause palestinienne

Durant toute la campagne électorale pour les européennes, les médias dominants et les macronistes n’ont eu de cesse de faire le procès de la FI pour “antisémitisme” et “soutien aux terroristes du Hamas”, basé sur des mensonges répétés à longueur de plateau TV et d’interviews. Ce fut une véritable chasse aux sorcières stigmatisant toute personne souhaitant défendre la cause palestinienne. L’avocate franco-palestinienne Rima Hassan, surtout, a été la cible d’un harcèlement incessant. Hélas les 3 alliés de la FI dans le NFP se sont, au mieux, tus face à ces attaques ignobles et, souvent, les ont relayées, particulièrement au PS et son allié Place Publique, dont le leader Raphaël Glucksmann était tête de liste aux élections européennes.

La dynamique du NFP est importante et porte la possibilité d’empêcher le RN d’arriver au pouvoir et d’appliquer des mesures importantes pour notre quotidien. Mais le dégoût est réel et légitime envers des partis comme le PS, même purgé de ses éléments les plus à droite, Les Écologistes, et même dans une certaine mesure le PCF. Comme l’exprimait un syndicaliste désabusé : “la droite on a essayé et elle nous a fait mal, la gauche on a essayé elle nous a aussi fait mal, alors pourquoi pas essayer le RN.”

Le PS et Les Verts ont été éduqués à la cogestion du système et en sont profondément infectés. Il serait extrêmement surprenant que ces derniers, dans une situation de crise, soient préparés à prendre les mesures qui s’imposent en choisissant sans la moindre équivoque le camp des travailleuses et travailleurs sur celui des patrons et du marché. Les partisans du capitalisme sauront à qui parler. Le NFP a été formé par des appareils, il faut la pousser plus loin en mobilisant l’enthousiasme qui, heureusement, ne manque pas parmi d’importants segments de la population.

Construire des comités antifascistes démocratiques

Le vote pour la gauche n’est pas une alternative à la lutte. Il faut construire un mouvement dans l’esprit de la lutte contre la réforme des retraites, qui combine la force considérable du mouvement ouvrier organisé, grâce à l’arme de la grève reconductible, avec la volonté courageuse et inspirante de lutter en faveur d’un changement fondamental à l’avantage des jeunes et des opprimé⸱es, ce qui peut stimuler la lutte des classes dans son ensemble.

Des comités démocratiques de résistance antifasciste pourraient être créés dans tous les quartiers populaires, les banlieues, les écoles, les universités et les lieux de travail. De tels comités pourraient soutenir le vote pour le NFP et se préparer, une fois les élections passées, soit à entrer en résistance l’extrême droite au pouvoir, soit à assurer que les élu.es du NFP respectent bien leurs promesses.

Cela serait un excellent tremplin pour aller plus loin, car si le programme du NFP est intéressant, il reste insuffisant. Pour réellement répondre aux besoins de la classe travailleuse, la jeunesse et les personnes opprimées et en même temps défier les intérêts de la classe capitaliste, il est nécessaire de porter des revendications de nationalisation de secteurs-clés de l’économie sous la gestion et le contrôle de la collectivité, à commencer par les secteurs financier et énergétique, pour être capable d’avoir un réel contrôle sur les prix et en même temps financer la planification écologique.

Réunion ouverte – 1934-1936 : De la provocation fasciste au potentiel révolutionnaire

Le 6 février 1934, l’extrême droite manifesta dans les rues de Paris. La manifestation se termina par de violentes confrontations avec les forces de l’ordre. Le danger représenté par l’extrême droite en France devenait particulièrement évident. Mais la riposte antifasciste ouvrière ne se fit pas attendre et stoppa net le danger fasciste.

Cette réunion sera en ligne, toutes les infos sont disponibles pour y accéder avec ce code QR.

La dynamique enclenchée alors conduisit au mouvement de grèves avec occupation d’usines de 1936, mouvement qui a posé les bases d’importantes conquêtes sociales telles que la semaine des 40 heures et l’extension des congés payés à tous les travailleurs. Cette grève générale s’est spontanément développée à la suite de la victoire électorale du Front Populaire, une alliance des socialistes (SFIO), des communistes (PCF) et du Parti radical, le parti pivot des gouvernements de l’entre-deux-guerres. L’ambiance était festive dans les entreprises : les travailleurs savaient que leur moment était venu. Le journal “Le Temps”, que Trotsky décrivait comme “la bourgeoisie sous forme de journal”, décrivait avec horreur comment les ouvriers se comportaient dans les usines : comme s’ils en étaient déjà les maîtres.

Le retentissement du mouvement dépassa les frontières françaises, il influença notamment la dynamique de la grève générale de juin 1936 en Belgique qui a posé les bases de la sécurité sociale obtenue après-guerre. La réussite du mouvement de masse en France avait le potentiel non seulement de renverser le capitalisme, mais aussi d’approfondir le processus révolutionnaire en Espagne tout en portant un coup décisif au fascisme en Allemagne et en Italie. Cela aurait rendu inévitable le déclenchement d’une révolution politique en Union soviétique contre la dictature bureaucratique stalinienne et en faveur de la restauration de la démocratie ouvrière, cette fois-ci sans que la révolution soit isolée. L’horreur de la Seconde Guerre mondiale n’aurait probablement jamais eu lieu.

Mais la politique du gouvernement du Front populaire est finalement strictement restée dans les étroites limites du capitalisme. Et comme le soulignait Daniel Guérin dans son récit des événements « Une révolution qui cesse d’avancer est condamnée à refluer ». Le gouvernement de Front Populaire n’a finalement duré que deux ans et une fois de retour au pouvoir, la droite s’est sauvagement vengée de la peur panique qu’elle avait ressenti.

Quelles leçons en tirer pour les combats d’aujourd’hui ? Venez en discuter avec nous !Face à la menace du pire, le Nouveau Front Populaire éveille l’espoir

Pride is a protest : pas de fierté pour certain⸱es sans libération et autodétermination pour tou⸱tes !

Texte de notre tract distribué à la Pride Radicale de Paris dimanche 16 juin 2024

  • Non à la transphobie, au sexisme et au racisme dans la rue et dans tous les lieux de travail et les services publics;
  • Pour un front de luttes sociales et des candidats qui s’engagent à combattre l’extrême droite en soutenant inconditionnellement: 
    • un programme contre le génocide à Gaza et pour l’arrêt de toute livraison d’armes à Israël, contre la répression en Kanaky et la politique coloniale, contre l’impérialisme et toute forme de racisme, transphobie et misogynie;
    • le combat contre l’oppression et les agresseurs dans nos propres rangs : non à l’islamophobie, au sionisme, à l’antisémitisme et au sexisme ; non aux candidats Quatennens et Bayou;
    • un programme qui ne laisse personne sur le bord du chemin et une politique qui répond aux besoins sociaux et qui refuse les limites du système capitaliste ; combattons la précarité et la destruction de l’environnement par des investissements publics massifs dans le logement, le système de santé, l’éducation, la gratuité et l’extension des transports publics et la planification écologique, 
  • Pour l’organisation démocratique de la convergence des luttes grâce à des comités locaux de résistance antifascistes démocratiques pour décider d’un plan d’action en escalade, avec grèves et manifestations, pour soutenir le vote en faveur du NFP et lui imposer la pression constante de la mobilisation sociale

Il y a urgence ! La menace d’un gouvernement d’extrême droite est bien réelle. Nous le savons, ça signifiera notamment encore plus de violences et d’attaques de l’Etat contre les personnes LGBTQIA+, tout particulièrement contre les personnes trans, de même que contre les personnes qui subissent déjà aujourd’hui la brutalité du racisme ou du sexisme systémiques, contre la jeunesse et contre les syndicalistes. C’est la classe travailleuse dans toute sa diversité qui est visée. 

Ce n’est pas une fatalité. Par l’unité dans l’action, ensemble, nous pouvons repousser la menace et passer à la contre-offensive pour en finir avec elle. Voter pour le Nouveau Front Populaire (NFP) est un des prochains pas pour aller de l’avant, mais ce sera très loin d’être suffisant. Nous devons construire la lutte sociale de manière à disposer d’un puissant rapport de force à notre faveur, dans la rue et sur les lieux de travail. C’est par la lutte que nous avons arraché nos conquêtes sociales, c’est ainsi que nous les défendrons aussi. C’est aussi la meilleure manière d’instaurer une pression sur le NFP pour assurer que ses candidat⸱es défendent nos intérêts dans les actes. C’est encore la meilleure façon de démasquer les mensonges du RN et de ses propositions soi-disant “sociales”. Enfin, l’action collective, c’est le remède idéal contre la division et la haine de l’autre semées par la macronie et l’extrême droite. Les préjugés ne résistent pas aux manifestations et aux grèves organisées démocratiquement dans les rues, sur les lieux de travail, dans les universités, etc. contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation. Si toute la diversité de la classe travailleuse est accueillie et valorisée dans la mobilisation de masse, plus rien n’est impossible !

“La jeunesse emmerde le Front national”

Les jeunes et les personnes opprimées montrent la voie. Ielles sont à l’avant-garde de la résistance qui a commencé à se former immédiatement dimanche dernier, avec des manifestations quotidiennes dans toute la France rassemblant des dizaines de milliers de personnes de la classe travailleuse. Deux lycées à Paris et à Lyon ont été bloqués lundi et les organisations queers, féministes, de jeunesse ainsi que les syndicats lycéens et étudiants appellent à l’unité dans la lutte. Leur détermination et le mouvement de résistance grandissant font écho aux nombreuses luttes inspirantes de ces derniers mois : de la solidarité avec les masses palestiniennes ou kanaks à la grève féministe du 8 mars, en passant par la nouvelle vague #metoo dans le cinéma et les hôpitaux, et par la riposte trans, il est clair que la jeunesse et les personnes opprimées refusent d’être ramené⸱es en arrière. Ces luttes doivent être reflétées de manière centrale dans le NFP et dans son programme.

5 des 8 principales organisations syndicales (CFDT, CGT, Unsa, FSU et Solidaires) ont lancé l’appel unitaire à manifester dans toute la France ce week-end contre l’extrême-droite. C’est absolument crucial et c’est la dynamique à suivre. Quel que soit le résultat des législatives, nous aurons besoin de nous battre pour faire valoir nos droits. Pour l’assister et assurer le contrôle du mouvement par la base, du bas vers le haut, nous devons mettre en place sans perdre de temps des comités de lutte démocratique antifascistes partout – au boulot, dans les universités, les écoles et les quartiers – afin de décider d’un plan d’action en escalade, avec l’objectif du blocage de l’économie par la grève. De cette manière, nous pouvons reconstruire l’ambiance explosive de la bataille contre la réforme des retraites et aller là où les directions syndicales ont refusé d’aller : vers la grève générale reconductible contre l’extrême droite, mais aussi contre les oppressions, l’austérité et le système capitaliste dans son ensemble.

De la bataille historique contre la réforme des retraites à la menace d’un gouvernement d’extrême droite. Comment expliquer ça ?

Un an seulement après que l’on ait ressenti le potentiel d’un nouveau mai ‘68, l’extrême droite est à l’offensive et pourrait diriger le prochain gouvernement. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment construire une lutte sociale plus forte et efficace ? Le combat contre les oppressions est central dans les deux cas.

Il y a un an, la pression de la base n’a pas été suffisante pour pousser l’Intersyndicale à organiser une grève générale reconductible. Le gouvernement Macron a bien vu les faiblesses des sommets syndicaux. Il a alors instrumentalisé les éléments émeutiers de la révolte qui a suivi le meurtre policier raciste de Nahel pour semer des éléments de division dans le mouvement avec une contre-offensive islamophobe et raciste visant à diaboliser tout soutien à #justicepourNahel. Face à la réaction tardive des directions syndicales et d’une grande partie de la NUPES pour soutenir les luttes antiracistes, Macron a continué sur sa voie. Et durant des mois, la faiblesse de la gauche réformiste en matière de lutte contre les oppressions a permis à la contre-offensive de la droite de prendre de l’ampleur avec l’interdiction raciste et sexiste de l’abaya, la loi raciste sur l’immigration, la répression brutale du mouvement de solidarité avec la Palestine ou encore l’écœurant soutien de Macron à Depardieu. Pour affaiblir la résistance sociale, Macron a fait le choix délibéré de normaliser bien des aspects de l’extrême droite.

Le projet de loi anti-trans proposé par Les Républicains (LR) et adopté par le Sénat à la fin du mois de mai – qui exclut les mineurs des soins de santé et menace d’amendes et de peines de prison le personnel médical qui les procurent – est une autre escalade de cette offensive réactionnaire. Les attaques contre les personnes LGBTQIA+, et en particulier les personnes trans, sont au premier plan du processus réactionnaire en France et dans le monde entier. En mai dernier, l’establishment péruvien a classé les identités trans et queer comme maladies mentales. En juillet de l’année dernière, la Russie a interdit toutes les transitions administratives et médicales, y compris la chirurgie et les traitements hormonaux. Aux États-Unis, nous assistons à l’interdiction de livres et à un assaut de lois queerphobes et transphobes.

Ces attaques et le discours “anti-woke” qui présente les personnes LGBTQIA+ comme “anormales” s’ajoutent à la crise quotidienne à laquelle sont confrontées les personnes queer de la classe travailleuse : ielles sont touché⸱es de manière disproportionnée par les coupes budgétaires dans les services sociaux de base et sont confronté⸱es à des taux élevés de pauvreté, de sans-abrisme et de violence de genre, ainsi qu’à des listes d’attente très longues en cas de soins de santé trans. Cela stimule et normalise la violence et le harcèlement. L’année dernière, les cas enregistrés par la police (une minorité !) ont augmenté de 19% en France et 2022 a été l’année la plus meurtrière pour les personnes LGBTQIA+ en Europe depuis une décennie. Tout cela doit cesser ! C’est pourquoi la Pride est synonyme de riposte !

C’est tout le système qui est coupable ! La libération queer, pas le capitalisme arc-en-ciel !

Ce déluge d’attaques est déclenché par la classe dirigeante pour protéger son système capitaliste pourri, qui se traduit par des profits pour une minorité et par l’austérité et la violence pour la majorité. La LGBTQIA+phobie, le sexisme et la violence de genre sont profondément enracinés dans la structure familiale patriarcale du capitalisme ainsi que dans le système dans son ensemble, qui ne peut fonctionner sans le modèle binaire du sexe et du genre. Le capitalisme s’appuie sur les soins et les travaux ménagers non rémunérés, dont plus des trois quarts sont effectués par les femmes dans le monde, et utilise la LGBTQIA+phobie, le sexisme et le racisme pour diviser la classe travailleuse et briser notre volonté de résister – et ce peu importe le résultat meurtrier des idées transphobes rampantes dans notre société.

Nous ne les laisserons pas faire! La riposte trans et la grève féministe du 8 mars ont montré la voie. Nous accueillons la mobilisation des syndicats comme la CGT et Solidaires, ainsi que des partis politiques de gauche comme LFI. Cependant, il faut aller plus loin. Inspirons-nous de la formidable lutte de la classe travailleuse en Argentine, mené par les femmes et les personnes LGBTQIA+. Depuis l’arrivée au pouvoir de Milei, ielles ont organisé deux grèves générales et une grève féministe massive le 8 mars sous le slogan “Cette fois, nous devons y arriver”, un discours devant le congrès clôturé par “Nous n’avons pas peur de Milei ! Nous étions une marée, nous deviendrons un tsunami !” Voilà comment on combat l’extrême droite !

Des comités de résistance antifascistes démocratiques partout !

Le Rassemblement national a obtenu plus de 30 % et Macron a tout de suite convoqué des élections législatives anticipées. Quel contraste avec son opposition acharnée à la résistance de millions de Français⸱es qui ont fait grève et ont manifesté contre sa réforme des retraites ! Il est plus prompt à se lancer dans une aventure qui peut conduire l’extrême droite au pouvoir. Le patronat regarde avec satisfaction, tandis qu’une partie de la droite est prête à s’allier au RN. La droite ne fait pas barrage à l’extrême droite, elle lui déroule au contraire le tapis rouge.

Face à cela, notre riposte doit aller au-delà du vote pour le NFP, elle doit être un front uni de la classe travailleuse dans toute sa diversité. Nous devons construire un mouvement dans l’esprit de la lutte contre la réforme des retraites, qui combine la force considérable du mouvement ouvrier organisé, grâce à l’arme de la grève reconductible, avec la volonté courageuse et inspirante de lutter en faveur d’un changement fondamental à l’avantage des jeunes et des opprimé⸱es, ce qui peut stimuler la lutte des classes dans son ensemble.

Des comités démocratiques de résistance antifasciste devraient être créés dans tous les quartiers populaires, les banlieues, les écoles, les universités et les lieux de travail. À petite échelle, cette méthode d’organisation a été utilisée dans les comités antifascistes de Bretagne, les assemblées générales d’enseignant⸱es, d’étudiant⸱es et de parents dans la lutte pour l’éducation nationale au début de cette année, ainsi que dans les comités de grève et les actions “Robin des Bois” pendant la lutte contre la réforme des retraites, lorsque les grévistes de l’énergie ont mis en place une distribution gratuite de gaz et d’électricité pour les écoles, les hôpitaux, etc. L’approvisionnement en électricité a été rétabli pour les utilisateur⸱trices qui ne pouvaient pas payer leurs factures et un tarif réduit allant jusqu’à 60 % a été mis en place pour les petit⸱es commerçant⸱es. Ces actions, bien que d’ampleur limitée, ont illustré ce que le contrôle et la gestion des travailleur⸱euses dans l’économie pourraient signifier. Cela donne un aperçu de ce que serait une société où celleux qui produisent les richesses décident de leur utilisation !

Le problème fondamental, ce n’est pas la diversité, c’est la toute-puissance de la dictature des marchés !

Combien de jeunes LGBTQIA+ ne se sentent pas en sécurité à l’école ? Mais les établissements scolaires sont dépourvus des ressources et connaissances suffisantes pour réagir de manière adéquate. Défendre un enseignement réellement inclusif, cela exige d’arracher un financement massif de l’enseignement, pour des classes plus petites, pour une formation accrue des enseignant⸱es y compris aux questions liées au genre, et pour une collaboration avec les associations de terrain qui ont accumulé une expertise largement ignorée par les pouvoirs publics.

Pour repousser la discrimination face au logement et en finir avec les longues listes d’attente pour bénéficier d’un logement social, nous devons nous battre en faveur d’un ambitieux plan de rénovation et de construction de logements sociaux, dont l’ampleur déterminera également l’efficacité de la pression sur l’ensemble des loyers du pays. Et ce, dans le cadre d’un plan public d’isolation et de rénovation du bâti, quartier par quartier. Nous voulons en finir avec toutes les formes de précarité, y compris la précarité énergétique!

Alors, oui, ça exige des moyens, mais la société n’en manque pas. En nationalisant les secteurs clés de l’économie sous contrôle et gestion démocratiques des travailleur.euse.s, nous pourrions utiliser les richesses monumentales qui existent pour répondre aux besoins de toute la population, et assurer l’épanouissement de chaque personne. Retirer tout le secteur pharmaceutique de la logique de profits, par exemple, permettrait d’assurer que la production de médicaments et de traitement hormonaux ne soit pas laissée à la simple appréciation des actionnaires. Pour en finir avec les pénuries, retirons la production des griffes des capitalistes!

Une telle révolution dans l’organisation de la société et au cœur de celle-ci – le système de production – modifierait aussi inévitablement les attitudes liées au genre et à l’orientation sexuelle. Celles-ci sont ancrées dans la société de classes et dans les relations de pouvoir qui en découlent. Une société socialiste démocratiquement planifiée poserait les bases de l’émancipation de l’humanité dans toute sa diversité.

1934-1936 : De la provocation fasciste au potentiel révolutionnaire

Le 6 février 1934, l’extrême droite manifesta dans les rues de Paris. La manifestation se termina par de violentes confrontations avec les forces de l’ordre. Le danger représenté par l’extrême droite en France devenait particulièrement évident. Mais la riposte antifasciste ouvrière ne se fit pas attendre et stoppa net le danger fasciste.

La dynamique enclenchée alors conduisit au mouvement de grèves avec occupation d’usines de 1936, mouvement qui a posé les bases d’importantes conquêtes sociales telles que la semaine des 40 heures et l’extension des congés payés à tous les travailleurs. Cette grève générale s’est spontanément développée à la suite de la victoire électorale du Front Populaire, une alliance des socialistes (SFIO), des communistes (PCF) et du Parti radical, le parti pivot des gouvernements de l’entre-deux-guerres. L’ambiance était festive dans les entreprises : les travailleurs savaient que leur moment était venu. Le journal “Le Temps”, que Trotsky décrivait comme “la bourgeoisie sous forme de journal”, décrivait avec horreur comment les ouvriers se comportaient dans les usines : comme s’ils en étaient déjà les maîtres.

Le retentissement du mouvement dépassa les frontières françaises, il influença notamment la dynamique de la grève générale de juin 1936 en Belgique qui a posé les bases de la sécurité sociale obtenue après-guerre. La réussite du mouvement de masse en France avait le potentiel non seulement de renverser le capitalisme, mais aussi d’approfondir le processus révolutionnaire en Espagne tout en portant un coup décisif au fascisme en Allemagne et en Italie. Cela aurait rendu inévitable le déclenchement d’une révolution politique en Union soviétique contre la dictature bureaucratique stalinienne et en faveur de la restauration de la démocratie ouvrière, cette fois-ci sans que la révolution soit isolée. L’horreur de la Seconde Guerre mondiale n’aurait probablement jamais eu lieu.

Mais la politique du gouvernement du Front populaire est finalement strictement restée dans les étroites limites du capitalisme. Et comme le soulignait Daniel Guérin dans son récit des événements « Une révolution qui cesse d’avancer est condamnée à refluer ». Le gouvernement de Front Populaire n’a finalement duré que deux ans et une fois de retour au pouvoir, la droite s’est sauvagement vengée de la peur panique qu’elle avait ressenti.

Quelles leçons en tirer pour aujourd’hui ? Comment la riposte antifasciste peut-elle devenir un mouvement révolutionnaire ? Venez en discuter avec nous !

Mercredi 26 juin à 20h, réunion ouverte sur zoom. Pour s’inscrire: https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSedWG4KlgzzWa0nXJACKdu6iZuhm_4WV_JVgOcv2CEEwUzIJA/viewform

Une crise au sein d’Alternative Socialiste Internationale (ASI)

Avertissement sur le contenu : abus, trahison des personnes survivantes

L’année dernière, une crise a éclaté au sein d’ASI en raison de l’incapacité d’une section nationale à prendre des mesures à la suite d’allégations très graves d’abus à l’encontre d’un membre de l’époque. Cette crise s’est aggravée lorsque certains membres de notre direction internationale ont approuvé cette ligne de conduite. Bien que les soussignés se soient fermement opposés à ces décisions, nous devons reconnaître publiquement que ces erreurs ainsi que les énormes souffrances qui en ont résulté sont le fait de notre organisation internationale. En notre nom personnel, nous voudrions présenter nos excuses sincères aux personnes impliquées dans cette affaire de même qu’à toutes celles qui ont été blessées dans ce processus, ainsi que pour le temps inacceptable qu’il a fallu pour parvenir à ces conclusions.

La nécessité de présenter des excuses pour tout préjudice supplémentaire causé, ainsi que la conviction qu’une organisation ouvrière et socialiste saine ne peut se développer en dissimulant ses lacunes, sont les raisons qui nous motivent à publier cette reconnaissance publique. Pourtant, un peu plus de la moitié des membres des organes dirigeants élus d’ASI ont rejeté la publication d’une déclaration honnête reconnaissant l’échec et exprimant des remords, et donc les idées qui la sous-tendent : l’intégration du féminisme socialiste en tant que partie intégrante de notre marxisme, et son application cohérente sous la forme d’une approche de sauvegarde à l’égard des victimes et des personnes survivantes à la violence fondée sur le genre.

Le non-respect des principes du féminisme socialiste

L’enquête et son résultat, concernant des allégations très graves et pénibles d’abus à l’encontre d’un membre dirigeant, ont été traités d’une manière qui a enfreint le Code de conduite international d’ASI, et n’a pas mis en pratique notre analyse de la dynamique des abus et de l’oppression de genre, ni donné la priorité au bien-être de la plaignante et à la sécurité générale dans l’organisation pour les femmes et les personnes marginalisées et opprimées. En tant que telle, cette mauvaise gestion est bien plus qu’une question d’erreur de procédure ; elle touche au cœur même de nos principes politiques.

Le Code de conduite d’ASI souligne la nécessité d’exiger des membres en position d’autorité qu’ils respectent les normes de conduite et de professionnalisme les plus élevées. Au lieu de cela, l’enquête initiale s’est concentrée sur l’établissement de la culpabilité « au-delà de tout doute raisonnable », en mettant dans la balance les preuves et le risque perçu de perdre un membre de longue date. Cette approche est en contradiction directe avec le Code de conduite d’ASI, qui stipule que : « La base sur laquelle un organe de direction prend des mesures à l’issue d’une enquête n’est pas l’existence ou non d’une « preuve de culpabilité », que les tribunaux utilisent chaque jour pour discréditer systématiquement les personnes survivantes de harcèlement et d’abus, mais notre engagement en faveur de la protection des personnes et de l’organisation. »

Dans ce cas, le témoignage de la survivante a effectivement été écarté et la personne accusée a été maintenue en tant que membre. Non seulement cela est inacceptable, mais c’est aussi diamétralement opposé à l’approche féministe socialiste que toutes les sections d’ASI s’étaient précédemment engagées à incarner.  

La direction de la section concernée n’a pas non plus informé les organismes de l’Internationale en temps voulu de son propre chef, ce qui a empêchée de bénéficier d’une vision plus large et de l’assistance de camarades plus éloignés de la personne mise en cause. Lorsque la décision a été rapportée plus largement au sein de la section en question, et lorsque le processus a finalement été examiné par les structures internationales, des éléments d’information cruciaux ont été cachés, et une bataille difficile a dû être menée pour y avoir accès.

Cette situation, ainsi que l’absence de communication en temps utile avec l’organisation internationale dans cette affaire, a inutilement prolongé et compliqué le processus de mise au jour et d’évaluation des actes répréhensibles, ainsi que la remise en cause des conclusions initiales. L’accusé a finalement démissionné de l’organisation trois mois après que les premières informations aient été communiquées à l’Exécutif international (EI, qui fait partie de la direction quotidienne d’ASI). Une décision stipulant que l’adhésion aurait dû être retirée à la conclusion de l’enquête initiale a été formellement prise par le Comité international d’ASI (CI, la plus haute instance dirigeante d’ASI entre les Congrès mondiaux) plus de 18 mois après que les allégations aient été portées à la connaissance de l’organisation, et plus de dix mois après que l’affaire ait été communiquée aux structures internationales. Ce délai inacceptable est dû à la défense persistante de la décision initiale par la direction de la section concernée ainsi que par une partie de la direction internationale, malgré l’opposition d’une majorité de membres de l’EI non impliqués dans la mauvaise gestion initiale. Cette opposition n’a toutefois pas réussi à constituer une majorité formelle, les principaux membres directement impliqués dans la décision initiale de la section ayant refusé de se récuser lors des votes relatifs au traitement de l’affaire.

Il est clair que la série de décisions intolérables décrites ci-dessus était tout à fait évitable et qu’elle a causé des dommages aux femmes et aux personnes survivantes au sein et autour de l’organisation, et vraisemblablement à la plaignante également. Cette mauvaise gestion et le refus de rendre des comptes à ce sujet ont provoqué une division massive au sein de la direction d’ASI.

Il faut énormément de courage aux gens pour parler de leurs expériences d’abus, et il nous incombe de veiller à ce que leurs voix soient non seulement entendues, mais aussi respectées. L’une des principales motivations des personnes survivantes qui parlent courageusement de leur traumatisme est de protéger les autres. Tout mouvement de gauche qui ne comprendrait pas cela manquerait brutalement à son devoir. Tout manquement grave en matière de protection, en particulier s’il n’est pas corrigé, peut créer un environnement qui complique le processus permettant aux victimes de se manifester et aux individus de se sentir en sécurité. Cela soulève également de sérieux obstacles dans la construction de toute organisation qui aspire à être réellement diversifiée et accueillante pour toutes les sections de la classe travailleuse.

Dès le moment où nous avons découvert cette grave erreur de gestion, nous avons pris cette question très au sérieux, car comme le dit le vieil adage du mouvement ouvrier : un préjudice causé à l’un.e est un préjudice causé à tou.te.s. Notre engagement à soutenir toutes celles et ceux qui souffrent de l’oppression et de l’exploitation est réduit à néant lorsque cette solidarité n’englobe pas les personnes qui ont été lésées par « l’un des nôtres ». Pour reprendre les termes de notre Code de conduite : « la construction d’un parti révolutionnaire socialiste et le mouvement ouvrier au sens large sont compromis lorsque les divisions et les préjugés créés par la société de classes s’expriment au sein de notre propre organisation. »

Lutter pour la prise de responsabilité

Nous nous battons pour une compréhension approfondie et collective de ce qui a conduit à ce manquement flagrant au respect et à la mise en œuvre de nos politiques et procédures de sauvegarde. C’est essentiel pour aller de l’avant. À cette fin, il est nécessaire d’engager une discussion authentique et pleinement informée impliquant tous les membres d’ASI, qui doit tirer des leçons complètes et agir pour garantir la prise de responsabilité au niveau national et international. La lutte pour une telle refonte fondamentale doit également inclure des mesures solides pour renforcer nos procédures de sauvegarde, améliorer la formation politique et le soutien apporté à nos équipes de sauvegarde, et favoriser de nouvelles discussions approfondies sur les questions d’abus et de violence fondée sur le genre à tous les niveaux de l’organisation. En raison de l’approche adoptée jusqu’à présent par la majorité des dirigeants d’ASI, il est malheureusement loin d’être certain qu’un tel processus démocratique et averti aura lieu.

Il est essentiel que les responsables de ce grave manquement au devoir de vigilance envers nos membres et la société dans son ensemble soient tenus de rendre compte de leurs actes répréhensibles et de leurs décisions préjudiciables. La dissimulation de la mauvaise gestion à la direction internationale, puis aux membres, la minimisation continue du préjudice causé aux victimes et à toutes les personnes survivantes de la violence fondée sur le genre à l’intérieur et à l’extérieur de notre organisation, et le refus d’admettre que cette mauvaise gestion trouve son origine dans l’absence d’un féminisme socialiste cohérent, nous ont contraints à créer cette fraction. Non seulement nous nous opposons à la voie empruntée par la direction majoritaire, mais nous avons également conclu que nous devions nous organiser pour la défier fermement par le biais de cette fraction ; nous encourageons vivement les autres membres d’ASI qui s’opposent aux actions de la majorité à se joindre à nous dans cette entreprise.

Nous voulons nous assurer que les conclusions politiques correctes soient tirées. Cela implique de donner aux membres d’ASI, dont beaucoup n’ont pas été informés jusqu’à présent de ce cas de mauvaise gestion, les informations nécessaires sur la situation dans le respect, bien sûr, des normes de confidentialité les plus strictes. Cela implique également une réflexion approfondie sur nos propres faiblesses et nos erreurs passées afin d’en tirer les leçons. Enfin, il est vital d’écarter de la direction les personnes directement responsables de la mauvaise gestion et de la dissimulation. Si ASI n’en sort pas avec une compréhension approfondie de la violence fondée sur le genre et une pratique renforcée de la sauvegarde et du féminisme socialiste, elle aura échoué à un test politique fondamental.

Nous réitérons nos plus sincères excuses à toutes les personnes touchées par la mauvaise gestion de ce cas d’abus. Nous remercions la personne survivante de s’être manifestée et reconnaissons la douleur et la détresse qu’elle a sans aucun doute endurées. Nous comprenons que les mots ne suffisent pas à réparer le mal qui a été fait, mais nous nous engageons pleinement à prendre des mesures concrètes pour empêcher que de tels incidents ne se reproduisent à l’avenir, et à lutter pour que la culture interne de notre Internationale s’aligne pleinement sur nos antécédents et nos principes féministes socialistes.

Selon nous, il est impossible pour les forces de gauche, socialistes et révolutionnaires de se développer sans un lien organique avec les éléments les plus vitaux du mouvement de la classe ouvrière aujourd’hui – les travailleur.euse.s et les jeunes en lutte, les femmes et les personnes queer jouant si souvent des rôles de premier plan. C’est notre implication active dans le mouvement féministe mondial et les mouvements de personnes opprimées, et en retour leur impact sur nous, qui nous a conduits à élargir notre analyse et notre programme marxistes afin d’intégrer pleinement l’élan particulier des luttes et des revendications pour la libération des oppressions, dans notre politique et notre programme révolutionnaire global de manière approfondie.

Nous ne pouvons pas accepter – et nous n’accepterons pas – une approche qui, d’une manière ou d’une autre, diminue le féminisme socialiste et la sauvegarde, ou sape l’importance de la lutte contre les oppressions. Toute organisation qui prétend représenter le marxisme authentique et lutter pour un monde socialiste doit avoir en son sein une approche féministe socialiste approfondie.

Plusieurs organisations de gauche, socialistes et révolutionnaires n’ont pas agi sur une base féministe socialiste correcte et conformément à une approche de sauvegarde lorsqu’elles ont été confrontées à des cas de violence fondée sur le genre commis par l’un de leurs membres. Souvent, cela s’est produit lorsque le besoin perçu de conserver des figures de proue masculines a été préféré à une approche de sauvegarde fondée sur des principes qui donne la priorité à la construction d’une organisation et d’une direction diversifiés, enracinés dans les couches les plus opprimées de la classe travailleuse. C’est inacceptable pour nous. La lutte contre l’oppression sous toutes ses formes n’est pas secondaire mais complètement imbriquée dans la lutte contre l’oppression et l’exploitation de classe et pour le changement socialiste de la société.

Avec la formation d’ASI, nous avons pris des mesures importantes pour faire face aux lacunes de notre passé, pour reconstruire notre Internationale sur une base marxiste saine, pour continuer à renforcer notre compréhension et notre implication dans les luttes contre l’oppression, un contrepoids puissant face à la montée de l’extrême droite. Une partie de nos dirigeant.e.s est revenue à ce passé que nous pensions abandonné par tou.te.s, ou ne l’a peut-être jamais quitté. Nous poursuivrons la lutte non seulement pour empêcher les retours en arrière, mais aussi pour aller de l’avant sur la base d’un féminisme socialiste révolutionnaire solide. Cela nécessite un changement de cap décisif par rapport à l’approche adoptée par les parties de la direction d’ASI qui ont permis cette mauvaise gestion. Nous ne nous contenterons de rien de moins, car l’impératif de redresser la situation est une question de principe fondamentale pour une Internationale révolutionnaire. Sans cela, il n’y a aucune chance de construire une Internationale socialiste véritablement révolutionnaire dédiée à la lutte contre toutes les formes d’oppression.

Lorsque la culture de l’abus et de la violence de genre est perpétuée par des activistes de gauche et radicaux, qui prétendent s’opposer aux oppressions, les dégâts sont encore plus profonds. Alors que nous tirons des leçons douloureuses de cette débâcle choquante, nous ne pouvons pas perdre de vue les personnes directement lésées. Nous demandons instamment à chacun de s’abstenir de partager publiquement des informations sur cette affaire ou de spéculer sur des détails spécifiques qui pourraient permettre d’identifier toute personne affectée par cette mauvaise gestion.

Publié le 18 avril 2024 par : la Fraction pour la défense de la sauvegarde, du féminisme socialiste et de la démocratie interne, qui implique à ce jour les dirigeant.e.s des sections d’ASI en Irlande, en Belgique et en Autriche, ainsi que des groupes et des individus parmi les membres d’ASI au Brésil, en Afrique du Sud, en Angleterre/Pays de Galles/Écosse, en Inde, au Mexique, aux États-Unis, en Côte d’Ivoire, en Pologne, en Russie, en Colombie, aux Pays-Bas, en Suède, dans l’État espagnol, en République tchèque et en Tunisie.

La transphobie et la gauche : fausse science et faux marxisme

Republication (et traduction) d’un article de notre organisation soeur en Irlande (Socalist Party) de 2019 — plus que jamais pertinent aujourd’hui!

La question de la lutte contre la transphobie, comme toutes les formes d’oppression, est un élément crucial de la lutte pour mettre fin à la domination du capitalisme par un mouvement uni de la classe ouvrière. Ces dernières années, certains secteurs de la gauche ont malheureusement perpétué des attitudes et des préjugés transphobes en utilisant des arguments pseudo-marxistes pour ce faire. Conor Payne démonte ces arguments et ces mythes.

Les personnes trans sont confrontées à l’oppression partout dans le monde. Aux États-Unis, les femmes trans sont 4 fois plus susceptibles que les femmes cisgenres d’être victimes d’un meurtre et les femmes trans noires sont 7 fois plus susceptibles d’être assassinées que la population générale. Au Royaume-Uni, l’année 2018-19 a vu une augmentation de 37% des crimes de haine contre les personnes trans. (1) Une étude menée par Stonewall, un groupe LGBTQ+ basé au Royaume-Uni, a révélé qu’une personne trans sur quatre avait été sans abri à un moment donné de sa vie, tandis que 12 % des travailleur.euse.s trans ont fait état de violence physique ou de harcèlement sur le lieu de travail au cours de l’année écoulée. (2) En Irlande, une enquête du Transgender Equality Network Ireland a révélé que 80 % des personnes interrogées évitaient au moins certains lieux ou situations publics par peur du harcèlement et que 78 % avaient pensé au suicide à un moment donné de leur vie, 40 % ayant fait au moins une tentative. (3)

Les personnes trans sont victimes de violence, de harcèlement et de discrimination depuis de nombreuses années. Mais ces chiffres s’expliquent en partie par l’augmentation de la rhétorique transphobe et de la législation anti-trans dans un grand nombre de pays, en particulier de la part de la droite populiste résurgente et de certains secteurs de l’establishment. Les partis d’extrême droite et de droite populiste du monde entier s’insurgent contre « l’idéologie du genre » et contre la reconnaissance sociale de la validité des identités et des vies trans. Aux États-Unis, l’administration Trump a décidé d’interdire l’accès des personnes trans à l’armée, de supprimer les protections contre la discrimination pour les personnes trans dans le domaine des soins de santé et de rendre légale la discrimination à l’égard des personnes trans dans les refuges pour sans-abri, parmi une série d’autres mesures. La droite américaine a également fait adopter une série de « projets de loi sur les toilettes » au niveau des États ou au niveau local, qui visent à empêcher les personnes trans d’utiliser les toilettes qui correspondent le mieux à leur genre. En Hongrie, le régime de plus en plus autoritaire d’Orban a récemment introduit une mesure visant à supprimer la reconnaissance juridique des personnes trans dans le cadre d’un projet de loi prétendument destiné à lutter contre le coronavirus !

La propagande transphobe

En Grande-Bretagne, une vaste campagne de propagande transphobe a été menée par la presse et certains secteurs de l’establishment politique, notamment en réponse aux propositions visant à modifier la loi de 2004 sur la reconnaissance du genre pour permettre aux personnes trans de changer leur genre légalement reconnu en s’identifiant eux.elles-mêmes. La campagne a eu un effet. Le gouvernement conservateur semble être revenu sur sa position concernant l’auto-identification et envisage plutôt de nouvelles attaques contre les droits des personnes trans. La ministre des femmes et de l’égalité, Liz Truss, a indiqué qu’elle prévoyait des mesures visant à « protéger les espaces non mixtes », c’est-à-dire à exclure les personnes trans de l’utilisation des installations désignées en fonction du sexe auquel eux.elles s’identifient, et à supprimer ou restreindre le droit des personnes trans de moins de 18 ans à un traitement médical lié à leur transition(4), traitement qui peut souvent sauver la vie de nombreux jeunes gens. De toute évidence, ces mesures du gouvernement de Boris Johnson ne sont pas fondées sur une préoccupation pour les droits des femmes, et certainement pas sur une quelconque bonne pratique scientifique ou médicale. Elles sont le fruit d’une campagne qui reflète la diabolisation de nombreuses autres minorités dans la société, en présentant les personnes trans comme une menace dangereuse.

Deux exemples donnent une bonne idée de la nature des mensonges et des distorsions qui sont diffusés. En 2017, de nombreux journaux britanniques, dont The Star, Telegraph, The Sun et The Mirror, ont publié des articles suggérant que le célèbre meurtrier d’enfants Ian Huntley cherchait à être légalement reconnu comme femme, faisant implicitement valoir les dangers supposés de l’auto-identification. Il s’est avéré que cet article était totalement faux, ce qui a obligé la publication de « clarifications » deux ans plus tard. Le 12 avril, l’ancien ministre Tory Stewart a affirmé à tort : « Lorsque j’étais ministre des prisons, il est arrivé que des prisonniers masculins s’identifient comme des femmes et violent le personnel de la prison. Je pense donc que si quelqu’un est biologiquement un homme, en particulier dans un environnement comme une prison, nous ne devrions pas permettre que cela se produise ». (5) Une fois de plus, The Sun a publié ce titre. La vérité, une déclaration de l’administration pénitentiaire confirmant « Nous n’avons aucune trace de ce qui s’est passé », a été noyée dans le texte de l’article.

Les thèmes de ce sensationnalisme sont clairs : les personnes trans sont des prédateur.ice.s, une menace pour les femmes, leurs identités ne sont pas dignes de confiance. Il n’y a pas si longtemps, la presse capitaliste faisait régulièrement de telles affirmations au sujet des personnes homosexuelles. La différence est que cette campagne n’émane malheureusement pas uniquement de la droite conservatrice, mais aussi de l’establishment libéral, de certaines personnes qui se définissent comme féministes et même de certains secteurs de la gauche.

Certain.e.s dirigeant.e.s syndicaux.ales, militant.e.s du parti travailliste et certaines organisations de gauche ont soulevé des objections au droit à l’auto-identification et, plus généralement, à la lutte pour la libération des personnes trans. La profondeur de la pourriture a été révélée par la publication dans le Morning Star, soutenu par certains syndicats et associé.e.s au Parti communiste britannique (CPB), d’une caricature transphobe et déshumanisante particulièrement ignoble, comparant les personnes trans à des crocodiles. Cette publication a suscité une indignation justifiée et le Morning Star a finalement publié des excuses intitulées « Nous avons manqué à notre devoir d’égalité et de libération » (6) et promettant aussi de revoir ses reportages précédents sur la question. Et c’est précisément là le problème : la caricature n’est pas tombée du ciel. Elle reflète des années d’articles parus dans le Morning Star et dans d’autres parties de la gauche, affirmant que les droits des personnes trans constituent une menace pour les droits des femmes, ce qui se reflète à son tour dans d’autres partis de gauche. Une révision sérieuse impliquerait un rejet complet de cette approche en faveur d’une approche enracinée dans l’opposition à toute oppression et confiante dans la capacité de solidarité entre toutes les personnes de la classe ouvrière et les personnes opprimées.

Les arguments de la « gauche » contre les droits des personnes trans

Les opposant.e.s « progressistes » aux droits des personnes trans présentent généralement la question comme un « conflit de droits » entre les personnes trans et les femmes, dont l’accès à des espaces séparés est menacé – bien entendu, cet argument part du principe que les femmes trans ne sont pas véritablement des femmes. Iels affirment également que les identités trans renforcent les stéréotypes de genre et sapent notre capacité à comprendre l’oppression des femmes et à nous y opposer. Bien qu’iels prétendent généralement s’opposer à la discrimination à l’encontre des personnes trans, iels adoptent fondamentalement la même logique que la droite transphobe et tirent bon nombre des mêmes conclusions. Par exemple, Woman’s Place UK prétend être enraciné dans les traditions socialistes et syndicales et compte parmi ses membres dirigeant.e.s d’éminent.e.s militant.e.s syndicaux.ales. Mais que défendent-iels ? S’exprimant en leur nom, Lucy Masoud indique clairement qu’iels souhaitent que la loi soit « renforcée et […] renforcée » :

“renforcée et… appliquée ; appliquée pour garantir la protection des espaces et des services réservés aux femmes dans ce pays. Les entreprises et les organisations devraient être passibles d’amendes ou de poursuites judiciaires si elles bafouent sciemment et délibérément la loi”.

Ces « espaces réservés aux femmes » comprennent « les toilettes, les établissements de santé, les prisons, les sports, les services de lutte contre la violence sexuelle et domestique ». (7) Il s’agit essentiellement d’une interdiction légale faite aux femmes trans d’utiliser les toilettes des femmes et toute une série d’autres services – une variante de la loi Trump sur les toilettes, dissimulée sous une rhétorique féministe et socialiste.

Actuellement, en Grande-Bretagne, pour changer de sexe sur son certificat de naissance, une personne doit avoir reçu un diagnostic de dysphorie de genre et avoir vécu dans le genre qu’elle préfère pendant deux ans. Ces restrictions posent de réels problèmes dans la vie des personnes trans. La reconnaissance légale du sexe a une signification à la fois pratique et symbolique. L’acte de naissance est un document juridique important, souvent demandé lors d’une demande de services ou d’une interaction avec l’État. Un acte de naissance qui ne correspond pas au genre vécu par une personne ou aux autres éléments d’identification dont elle dispose expose les personnes trans au risque d’être démasquées de force au cours de ces interactions, ou de se heurter à d’autres obstacles et problèmes.

Si certaines personnes trans sont atteintes de dysphorie de genre, d’autres ne le sont pas et ce processus médicalisé exigeant que les personnes reçoivent un diagnostic psychologique avant d’obtenir une reconnaissance légale va à l’encontre de la recherche et de la compréhension actuelles des identités trans. L’accès aux soins de santé pour les personnes trans est également très limité pour celleux qui ne peuvent pas se payer des soins de santé privés – en Irlande, il faut attendre plus de trois ans. L’auto-identification signifie simplement que ce processus est remplacé par une déclaration légale de son genre préféré. Cela existe dans le sud de l’Irlande depuis 2015, bien qu’avec d’importantes limitations telles que l’absence de toute forme de reconnaissance des personnes non binaires. Malgré les affirmations apocalyptiques qui dominent le débat en Grande-Bretagne, cela n’a posé aucun problème pour les droits des femmes ou de toute autre personne. L’idée selon laquelle le fait d’accorder aux personnes trans le droit légal d’utiliser des installations conformes à leur sexe entraînerait des dangers pour les femmes n’est pas étayée par la recherche. Par exemple, une étude du Massachusetts s’est penchée sur les localités qui avaient des lois d’inclusion des personnes trans et celles qui n’en avaient pas et n’a trouvé aucune différence dans les rapports d’agressions ou d’autres crimes dans les salles de bains et les vestiaires publics(8).

La violence à l’égard des femmes est endémique dans la société, mais les femmes trans sont beaucoup plus susceptibles d’en être les victimes que les auteurs. La préoccupation la plus pertinente concernant la violence dans ce débat est la menace de violence à l’encontre des femmes trans qui seraient obligées d’utiliser des toilettes masculines, d’être détenues dans des prisons pour hommes, etc. En 2015, Vicky Thompson a été retrouvée morte par suicide après avoir été détenue dans une prison pour hommes et avoir fait l’objet de harcèlement transphobe. (9)

Renforcer les stéréotypes de genre ?

Une autre affirmation importante des militant.e.s transphobes est que les identités trans sont fondées sur des stéréotypes de genre et que les jeunes sont « poussé.e.s » à adopter une identité trans s’ils ne se conforment pas aux comportements stéréotypés des garçons ou des filles. Cette affirmation est totalement dénuée de fondement et ne tient pas compte du danger très réel que courent les jeunes personnes trans lorsque leur identité est niée. Des études démontrent que l’identité de genre des enfants trans est aussi forte et cohérente que celle des enfants cis (10) et que les jeunes personnes trans qui suivent un traitement hormonal ont des résultats beaucoup plus positifs. (11)

Bien entendu, les mêmes personnes qui avancent cet argument remettent également en question l’authenticité des personnes trans qui, selon elles, ne ressemblent pas suffisamment au genre auquel ielles s’identifient ou n’agissent pas de la même manière. Les stéréotypes et les rôles rigides liés au genre font partie intégrante de notre société et il ne devrait jamais être question de critiquer les individu.e.s, qu’iels soient trans ou cis, s’iels les reflètent d’une manière ou d’une autre dans leur vie. Dans le même temps, on assiste précisément à une tentative croissante de rejeter ces faux binômes et c’est en partie ce qui alimente le soutien à la libération des personnes trans parmi les jeunes et dans le mouvement mondial féministe. La vérité (assez évidente) est que s’attaquer aux droits des personnes trans ne sert qu’à renforcer les stéréotypes de genre, et non à les ébranler de quelque manière que ce soit, et que cela aura également un impact sur les femmes cis.

Les lignes directrices publiées par « Fair Play for Women » à l’intention des organisations sur la manière d’aménager des vestiaires réservés aux femmes en sont une illustration frappante :

“Afin de respecter votre politique légale consistant à mettre à la disposition des femmes des vestiaires réservés aux femmes, il peut parfois être nécessaire que le personnel refuse l’accès à une personne de sexe masculin. Nous savons instinctivement qui est homme ou femme simplement en regardant, ce qui permet au personnel de repérer rapidement et facilement si une personne de sexe masculin entre dans un vestiaire féminin… l’admission dans les vestiaires réservés aux femmes devrait être basée d’abord sur une évaluation visuelle du sexe d’une personne, suivie d’une demande de présentation d’un certificat de naissance féminin dans les cas où le personnel soupçonne raisonnablement que la personne est née de sexe masculin”(12).

Il s’agit là de suggestions incroyables qui s’apparentent à une police du genre. L’impact sur les droits et la sécurité des personnes trans est évident, mais il aurait aussi des conséquences beaucoup plus larges. La plupart des gens n’ont pas leur certificat de naissance sur eux et il est inconcevable que si cette approche était largement mise en œuvre, elle n’aurait pas d’impact sur les personnes intersexuées et les femmes cis qui ne correspondent pas aux normes stéréotypées de l’apparence des femmes !

Marxisme bidon

Lorsque les organisations de gauche et les organisations féministes défendent ces idées, il convient d’en examiner les racines politiques et théoriques. Beaucoup présentent leur opposition comme un rejet de la « politique identitaire » postmoderne, mais en réalité, leur argumentation reproduit une version de la politique identitaire. Pour les marxistes, le point de départ est la nécessité de s’opposer à toutes les formes d’oppression, de soutenir les luttes des groupes opprimés et de chercher à les relier dans le contexte d’une classe ouvrière unie et d’un mouvement socialiste. Pour ce faire, il est essentiel de comprendre les racines des différentes formes d’oppression dans la société de classe et la société capitaliste et, par conséquent, la possibilité de les remettre fondamentalement en question.

Le capitalisme repose sur l’oppression des femmes, sur une division du travail en fonction du genre et sur le travail domestique non rémunéré des femmes, principalement au sein de la structure de la famille nucléaire. Il dépend donc d’une idéologie de stéréotypes et de rôles de genre. Les personnes trans ainsi que les autres personnes LGBTQIA+, de par leur existence, sapent cette idéologie et sont donc confrontées à l’oppression dans la société capitaliste. Lorsque l’accent est mis sur les droits ou les aspirations contradictoires de différents groupes, sans perspective d’unité et de solidarité réelles, cela tend à saper ces droits et à mettre en évidence une bataille pour les droits et les ressources limités que la société capitaliste est disposée à distribuer.

Dans les écrits des gauchistes qui s’opposent à la lutte pour la libération des personnes trans, on retrouve ce discours : un conflit entre les droits des femmes et ceux des personnes trans, et la conclusion qu’en fin de compte, les droits des personnes trans doivent donc être limités. Kiri Tunks, du National Union of Teachers, écrit que permettre aux femmes trans d’utiliser les services pour femmes « signifiera que les services déjà attaqués par les politiques d’austérité seront encore plus entravés dans leur capacité à fournir des services aux personnes pour lesquelles ils ont été créés ». (13) Bien que cette affirmation soit douteuse étant donné le pourcentage relativement faible de femmes trans au sein de la population, il est remarquable qu’il n’y ait ici aucune perspective de lutte pour des services mieux dotés en ressources pour tous.tes, mais seulement une lutte pour des miettes de plus en plus réduites. Cela n’a rien en commun avec une approche socialiste, mais présente des parallèles avec la rhétorique de la droite qui oppose, par exemple, les personnes immigré.e.s aux travailleur.euse.s non immigré.e.s dans une compétition pour les ressources. La gauche ne devrait jamais accepter cette approche ; elle devrait placer sa confiance dans une lutte unie contre les politiques d’austérité qui ont un impact sur les services dont nous dépendons tous.tes.

Dans le Morning Star, Mary Davis, du Parti communiste britannique, affirme que les femmes sont confrontées à l’« oppression », alors que les personnes trans ne sont confrontées qu’à la « discrimination ». Selon elle, la différence réside dans le fait que

« L’oppression, contrairement à la discrimination, est liée matériellement au processus d’exploitation de classe en payant les femmes beaucoup moins que les hommes, ce qui sert le but lucratif du capitalisme ». (14)

Par conséquent, « il n’est pas utile de s’attaquer à la discrimination spécifique à laquelle sont confrontées les personnes trans en sapant la résistance à l’oppression séculaire des femmes en tant que sexe biologique ». C’est très étrange. Il est clair que le terme « discrimination » ne suffit pas à décrire la violence brutale à l’encontre des personnes trans dans le monde, ni le ciblage des personnes trans par les régimes et les forces de droite, ni le désavantage économique dont souffrent les personnes trans.

Cette définition semble également suggérer que l’homophobie et l’antisémitisme, qui découlent de la société capitaliste mais qui n’ont pas de lien direct avec la recherche du profit, ne peuvent pas être considérés comme une « oppression ». Plus important encore, elle ne tient absolument pas compte du fait que l’oppression des femmes et l’oppression des personnes LGBTQIA+ sont liées ; que l’idéologie des rôles et des stéréotypes de genre qui sert à justifier et à perpétuer l’oppression des femmes mène inexorablement au ciblage des personnes LGBTQIA+, y compris des personnes trans dont l’existence représente un défi à ces normes. Le sexisme, l’homophobie et la transphobie sont tous intrinsèques à la société capitaliste et il existe un intérêt commun pour tous.tes celleux qui veulent les combattre et s’unir.

Elaine Graham-Leigh de Counterfire, un autre groupe de gauche qui soutient les arguments de la droite transphobe, tente de fonder sa position sur une compréhension marxiste de l’oppression des femmes et de dépeindre la lutte pour les droits des personnes trans comme une « politique identitaire postmoderne ». (15) Une analyse marxiste identifie les origines de l’oppression des femmes dans le développement de la société de classes. Les premières sociétés humaines ne produisaient pas de surplus de richesse, dépendaient de la contribution de chaque membre du groupe pour survivre et ne connaissaient ni la division en classes ni l’oppression des femmes. Avec le développement de l’agriculture, il y a eu un excédent économique qui a entraîné la spécialisation de la main-d’œuvre, une minorité qui a été libérée du labeur quotidien du travail physique et qui s’est approprié l’excédent. Cette nouvelle classe dirigeante devait pouvoir se perpétuer en transmettant ses biens et ses privilèges.

C’est sur cette base qu’a été créée la famille et l’assujettissement des femmes, dont la sexualité devait être contrôlée pour permettre l’héritage par la lignée masculine. Par conséquent, l’oppression des femmes découle de conditions historiques spécifiques et peut également être abolie en éliminant ces conditions. Cette idée s’oppose au cadre principal du féminisme bourgeois qui considère souvent que les hommes à tous les niveaux de la société oppriment collectivement toutes les femmes, et ne peut donc indiquer aucun moyen fondamental de sortir de l’oppression, mais seulement de l’améliorer dans le cadre du système existant.

Pour Elaine Graham-Leigh, reconnaître les femmes trans comme des femmes et les hommes trans comme des hommes est incompatible avec cette analyse :

“Dans cette optique, les femmes, par exemple, ne sont pas opprimées en raison d’une quelconque relation avec leur sexe féminin, mais parce que et dans la mesure où elles s’identifient en tant que femmes et le signifient à travers leur représentation de la féminité. La réalité du sexe de leur corps est aussi peu importante que toute réalité matérielle”.

Elle suggère également que l’acceptation des identités trans implique « la déduction dommageable que les femmes qui n’aiment pas cela pourraient simplement s’identifier comme des hommes, ou, pire encore, que le fait qu’elles n’aiment pas cela montre qu’elles doivent vraiment être des hommes ».

Une vision marxiste de l’oppression des femmes

Bien sûr, on ne peut pas s’identifier en dehors de l’oppression et, compte tenu de l’oppression subie par les personnes trans, il est ridicule de suggérer que quelqu’un adopterait une identité trans pour le faire ! Il est toutefois possible d’opprimer des personnes en leur refusant le droit de s’identifier comme elles le souhaitent. C’est précisément parce que le genre est une réalité sociale matérielle.

À la lecture de ce récit, on pourrait croire que les identités trans sont une invention postmoderne récente. Bien sûr, tout au long de l’histoire et dans différentes sociétés humaines, il y a eu des personnes trans, des personnes qui ne s’identifiaient pas au genre qui leur était assigné ou qui souhaitaient vivre en dehors du binaire du genre. Ce langage et les cadres utilisés pour le comprendre ont bien sûr changé, comme c’est le cas pour de nombreuses autres identités. La question centrale est donc de savoir quelle est notre position sur les droits des personnes trans, et le droit à l’auto-identification signifie le droit d’exister dans la société de la manière la plus authentique pour chacun, plutôt que d’être forcé dans les rôles de genre rigides que la société capitaliste cherche à imposer.

Il n’y a aucune raison pour qu’une défense socialiste des droits des personnes trans rejette une compréhension matérialiste de l’oppression des femmes. Nous devons comprendre comment l’oppression des femmes dans la société capitaliste fonctionne aujourd’hui, et pas seulement comment elle est apparue historiquement. Son but n’est pas seulement de faciliter l’héritage de la propriété, mais bien plus. Le travail non rémunéré des femmes, d’une valeur de 10 900 milliards de dollars par an, la reproduction de la prochaine génération de travailleur.euse.s au sein de la famille nucléaire, les profits tirés des bas salaires dans les secteurs de la main-d’œuvre dominés par les femmes et les moyens de contrôle social et idéologique. Tout cela fait de la misogynie une force matérielle réelle dans la société qui peut affecter toutes les femmes. De même que toutes les femmes cis ne connaîtront pas la grossesse et les formes d’oppression qui y sont liées, les femmes trans non plus, mais elles connaîtront malheureusement de nombreux aspects de l’oppression des femmes, y compris potentiellement la violence fondée sur le genre et des niveaux plus élevés de bas salaires et de pauvreté et, dans de nombreux cas, elles les vivront plus intensément en tant que groupe de femmes particulièrement marginalisé(16).

Graham-Leigh critique à juste titre la politique identitaire néolibérale, en particulier son hostilité à l’idée d’une lutte unie. Elle dit ceci:

« Cette vision de l’oppression comme étant seulement quelque chose que les opprimé.es eux.elles-mêmes peuvent combattre renforce l’argument néolibéral selon lequel la société n’est pas pertinente… C’est seulement si, d’un autre côté, nous percevons l’importance des liens sociaux, communautaires, que nous pouvons lutter contre l’oppression à laquelle nous ne sommes pas nous-mêmes soumi.se.s, mais que nous ne voulons pas voir exister dans notre société ».

S’il est évident que les personnes opprimées ont une vision unique de leur propre oppression et que leurs propres luttes et revendications sont essentielles, nous sommes d’accord sur le fait qu’un mouvement efficace luttant pour la victoire doit avoir une perspective de construction d’une lutte unie qui englobe l’ensemble de la classe ouvrière. Cela implique également qu’un mouvement plus large de la classe ouvrière soit disposé à prendre en charge les luttes et les revendications de tous les groupes opprimés. Cependant, après avoir soulevé ce point, elle se contredit complètement en ce qui concerne l’implication des personnes trans dans le mouvement contre l’oppression fondée sur le genre :

“Puisque nous vivons dans une société où les femmes sont toujours exposées à la violence masculine et à l’oppression systémique, nous devons être en mesure de nous organiser avec d’autres femmes lorsque nous en avons besoin.”

Nous voyons donc ici exactement la même perspective : il est impossible pour les personnes trans d’être pleinement intégrées dans le mouvement des femmes et elles sont d’ailleurs implicitement décrites comme une source potentielle de « violence masculine et d’oppression systémique ». Si Graham-Leigh se contredit autant, c’est parce qu’elle partage de nombreux points communs avec les politiques identitaires. Son approche pratique est fondée non pas sur une analyse marxiste de l’oppression des femmes, mais sur la « théorie du patriarcat », qui considère le sexisme comme une entreprise collective des « hommes » contre les « femmes », et qui ressent donc le besoin de contrôler les frontières de l’identité de genre.

Nous ne devrions pas nous contenter d’abstractions, mais nous baser sur des expériences réelles. Ces dernières années, nous avons assisté à l’émergence d’un nouveau mouvement mondial féministe, luttant contre les lois anti-avortement, la violence fondée sur le genre et le féminicide, l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes et bien d’autres manifestations de l’oppression sexiste. Ce mouvement a joué un rôle important dans la radicalisation d’une nouvelle génération de jeunes femmes et de personnes trans, ainsi que dans la réintroduction de méthodes importantes de lutte de la classe ouvrière auprès de celleux qui ont grandi à l’apogée de la domination idéologique néolibérale. L’utilisation de la méthode de la grève dans l’État espagnol, en Suisse et ailleurs est particulièrement remarquable. L’expérience de ce mouvement a-t-elle été marquée par la méfiance et la division autour de l’implication des personnes trans et non-binaires ? En fait, la solidarité a été instinctive et les jeunes ont généralement l’attitude la plus ouverte à l’égard des droits des personnes trans dans la société.

En Irlande, les récentes avancées en termes de reconnaissance du genre et la défaite du 8ème amendement font partie du même processus de rejet du statu quo conservateur. De même, la vague d’incitations transphobes en Grande-Bretagne n’annonce pas une nouvelle aube pour les droits des femmes, mais fait planer la menace d’une offensive réactionnaire à leur encontre. Si l’affirmation de Graham-Leigh selon laquelle « il n’y a pas d’unité naturelle entre les opprimés » comporte une part de vérité, nous devons être clairs : la source de la division au sein de la classe ouvrière est le capitalisme et son idéologie, et le déclenchement de la lutte tend à faire tomber les barrières qui existent en raison de la nécessité de l’unité et de la solidarité.

Dans le contexte d’un niveau de lutte relativement faible, du succès du populisme de droite et de l’incapacité du mouvement de Corbyn, malgré ses points positifs, à développer une alternative politique de masse à ce stade, il existe un danger de capitulation face à des idées rétrogrades et socialement conservatrices au sein d’une couche de la gauche et du mouvement ouvrier en Grande-Bretagne. Cette situation n’est pas facilitée par l’influence persistante du stalinisme dans certaines sections des syndicats et de la gauche du parti travailliste, ainsi que dans une couche de jeunes de gauche, qui a toujours eu tendance à s’adapter aux préjugés conservateurs et à sous-estimer la capacité de la lutte de la classe ouvrière à les vaincre. Le Morning Star a récemment publié un article sur les vertus du « patriotisme progressiste », une ligne qui a également été utilisée par Rebecca Long-Bailey, candidate à la direction du Parti travailliste de gauche. (17) Il est important d’être sensible aux aspirations et aux identités nationales des gens, mais c’est une toute autre chose que de décrire le patriotisme comme « nécessaire pour atteindre le socialisme » !

On ne construira jamais un mouvement uni capable d’affronter et de vaincre le capitalisme sans remettre en cause de manière habile les préjugés qui existent dans la société et sans défendre clairement les droits et les aspirations de toutes les personnes opprimées. C’est ainsi que les divisions peuvent être surmontées et que l’idéologie capitaliste peut être sapée de manière décisive. Le besoin d’une alternative au système capitaliste pourri n’a jamais été aussi clair et, dans les années à venir, de plus en plus de travailleur.euse.s et de jeunes chercheront une alternative qu’iels trouveront dans les idées du socialisme et du marxisme. Dans ce contexte, la transphobie ou l’équivoque dans la défense de tout peuple opprimé ne servira qu’à repousser, désorienter et diviser. Pour relever le défi, nous avons besoin d’une confiance renouvelée dans la solidarité de la classe ouvrière et la libération humaine.

  1. Les crimes de haine augmentent de 10 % dans un contexte de recrudescence des attaques contre les homosexuels et les transsexuels
  2. RAPPORT TRANS
  3. Parler en marge 703 kb | pdf
  4. Le Royaume-Uni lance une attaque sans précédent contre les droits des transgenres, en interdisant la transition avant 18 ans
  5. Des gardiennes de prison violées par des détenus transgenres, selon un ancien ministre conservateur
  6. https://morningstaronline.co.uk/article/we-failed-our-duty-equality-and-liberation
  7. La loi doit être au service des femmes
  8. Les lois sur la non-discrimination en matière d’identité de genre dans les établissements publics : un examen des preuves concernant la sécurité et l’intimité dans les toilettes publiques, les vestiaires et les cabines d’essayage
  9. La femme transgenre Vikki Thompson retrouvée morte à la prison d’Armley 19 novembre 2015
  10. Les adolescents transgenres deviennent de jeunes adultes heureux et en bonne santé
  11. https://www.forbes.com/sites/dawnstaceyennis/2020/12/29/study-transgender-children-recognize-their-authentic-gender-at-early-age-just-like-other-kids/#6805f963526b
  12. Conseils aux prestataires de services sur les vestiaires réservés aux femmes
  13. Le sexe, c’est important
  14. Journée internationale de la femme Femmes, classe et genre – une perspective communiste
  15. Le retour de l’idéalisme : l’identité et la politique d’oppression
  16. Les Américains transgenres sont plus susceptibles d’être au chômage et pauvres
  17. Il n’y a pas de contradiction entre le patriotisme et le socialisme

La théorie de la lutte des classes de Karl Marx 

Par Eddie Mc Cabe, Socialist Party (ASI Irlande), 2019 

Sans la force de travail des salariés, les capitalistes ne peuvent pas faire de bénéfices. Le système ne peut tout simplement pas fonctionner. 

De toutes les choses qu’un capitaliste peut acheter pour construire son entreprise, seule la force de travail ajoute de la valeur, c’est-à-dire qu’elle permet à l’entreprise de produire quelque chose qui vaut plus que le coût initial des composants entrés dans la composition du produit fini. Le temps, la réflexion et l’énergie consacrés par les travailleurs au processus de production – dont les efforts ne sont que partiellement compensés par le patron qui conserve la production – constituent la source ultime du profit (ou de la plus-value) dans une économie capitaliste. En d’autres termes, tous les profits proviennent du travail non rémunéré des travailleurs. Et bien entendu, la recherche du profit est le cœur battant du capitalisme.(1) 

Cette découverte révolutionnaire de Karl Marx a ouvert la voie à une explication complète du fonctionnement du système capitaliste, en identifiant l’exploitation, et donc l’injustice, au cœur de ce système. Elle sous-tend la compréhension socialiste des économies et des sociétés du monde d’aujourd’hui ; les contradictions et les antagonismes dans les relations sociales ainsi que l’instabilité et le conflit inhérents à la division fondamentale du monde entre ceux qui possèdent le capital et exploitent les autres d’une part, et ceux qui ne possèdent rien ou presque et sont exploités d’autre part. A savoir ; les capitalistes et les travailleurs.

Travailleurs et capitalistes

Les travailleurs sont ceux qui ne possèdent ni les locaux, ni les équipements, ni les matériaux, ni l’argent pour acquérir tout cela, tout ce qui est nécessaire pour s’engager dans la production ou l’échange. En bref, pour gagner sa vie sur le marché. Les travailleurs ne peuvent échanger que leur capacité de travail (la force de travail). Les capitalistes, par contre, disposent de tous les éléments susmentionnés, mais pour les utiliser de manière suffisamment efficace afin de réaliser un profit, ils ont besoin que d’autres personnes travaillent et les utilisent. Ils offrent donc aux travailleurs des salaires qui (a) leur permettent de subsister et (b) permettent au capitaliste de tirer profit de tout ce qui est produit une fois cette subsistance payée. Plus le salaire est bas et plus le nombre d’heures travaillées pour ce salaire est élevé, plus le capitaliste exploite le travailleur, c’est-à-dire plus il gagne d’argent aux dépens du travailleur. 

Il est vrai que l’employeur et l’employé concluent librement cet accord et que des siècles d’idéologie ont donné l’impression qu’il s’agissait d’un accord équitable pour les deux parties. 

D’un certain point de vue, en se concentrant sur les individus, cela peut sembler raisonnable. Le travailleur et le capitaliste sont tous deux payés à la fin de la journée. Le problème est qu’ils sont tous deux payés pour le travail qu’un seul d’entre eux effectue. Cette réalité devient plus évidente dès lors qu’on examine les choses non pas du point de vue des individus, mais ce celui des classes. Lorsque le scénario ci-dessus est généralisé à l’ensemble de l’économie, nous trouvons deux classes principales :

• une classe majoritaire de travailleurs qui effectuent pratiquement tout le travail et créent toutes les richesses, mais possèdent très peu ;

• une classe minoritaire qui effectue très peu de travail et ne crée aucune richesse, mais les possède pratiquement toutes. 

La concurrence sur le marché et leur besoin insatiable de faire plus de profits obligent les capitalistes à développer leurs entreprises en intensifiant l’exploitation et en rassemblant un plus grand nombre de salariés – de plus en plus inquiets – qui, pour défendre et étendre leurs droits et leurs conditions, sont également obligés de s’organiser ensemble, collectivement. Ce désir instinctif du capitaliste et du travailleur de pousser le taux d’exploitation dans des directions opposées crée une tension constante dans la société capitaliste. Cela (avec toutes ses manifestations sociales sous forme d’idées, d’organisations et d’institutions contradictoires) est ce qu’on appelle la lutte des classes. L’existence même de cette lutte est niée par les idéologues de droite. Mais la lutte des classes, avec ses hauts et ses bas, ses oscillations et ses revirements au fil du temps, influence en dernière analyse de manière absolument décisive tous les changements sociaux et historiques. 

Reconnaissant cette friction enracinée (qui s’intensifie considérablement en période de crise) et leur rôle central dans la production (qui confère un pouvoir potentiel énorme aux travailleurs), Marx a identifié la classe ouvrière comme étant la clé de la remise en question du pouvoir des exploiteurs et, plus encore, de l’établissement d’une société où la richesse produite collectivement serait utilisée au bénéfice de la collectivité. 

Retour de bâton et confusion

Pour les marxistes, cette analyse reste valable dans ses grandes lignes. Elle a résisté non seulement à l’épreuve du temps et aux innombrables défis lancés par des théoriciens économiques et politiques de tous horizons, mais elle a été réaffirmée par l’histoire du mouvement ouvrier au cours du siècle et demi qui s’est écoulé depuis que Marx a élaboré ces idées. Les idéologues conservateurs ont toujours contesté la validité du marxisme, en craignant avant tout les conclusions révolutionnaires qui en découlent. Mais avec le temps, face à l’incapacité du mouvement socialiste à atteindre ses objectifs, même ceux qui critiquent le système capitaliste et reconnaissent que ses problèmes sont profonds et insolubles en sont venus à douter de la possibilité d’un changement révolutionnaire et tout particulièrement de la capacité révolutionnaire de la classe ouvrière. 

L’affaiblissement des organisations traditionnelles de la classe ouvrière (les syndicats et les partis sociauxdémocrates), tant sur le plan numérique qu’idéologique, à la suite de l’effondrement du stalinisme (1989- 91) et de la montée en puissance du néo-libéralisme, a laissé un vide politique majeur. Au cours des années qui ont suivi, les dirigeants de ces organisations, dans presque tous les pays, se sont totalement accommodés du système. Au-delà des actes, ils ont même abandonné le soutien en parole à une alternative au capitalisme. En conséquence, le mouvement ouvrier organisé, qui était autrefois un point de référence clair pour des millions de travailleurs et de jeunes, est aujourd’hui considéré comme un simple auxiliaire des luttes sociales, et non comme sa base et sa direction. 

L’establishment capitaliste a senti cette faiblesse et a lancé une offensive contre toutes les idées du socialisme. Son objectif était de dissimuler l’existence d’un clivage de classe, mais surtout de nier l’existence d’une classe potentiellement puissante, capable d’agir en toute indépendance dans l’intérêt de tous ceux qui luttent contre le système. L’impact de cette offensive est réel. Elle a conduit à beaucoup de déception, de frustration et de confusion parmi la masse des travailleurs et des jeunes au cours des dernières décennies. Cependant, la crise actuelle du système capitaliste, dont on ne voit pas la fin, sape elle-même la guerre idéologique contre le marxisme, car la lutte des classes (toujours présente) s’intensifie à nouveau. 

Alors que nous célébrons les 200 ans de la naissance de Karl Marx (en 2018, NDT), revoir ses idées sur la lutte des classes et la révolution nous aidera à mieux nous engager dans la lutte.

Oppresseurs et opprimés 

Le Manifeste du parti communiste s’ouvre sur la déclaration suivante : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes. » Engels précisera plus tard qu’il s’agissait de toute « l’histoire écrite », puisque pendant la plus large partie de l’existence humaine, les sociétés humaines reposaient, par nécessité, sur la coopération et l’égalité. Les conditions primitives et l’éthique égalitaire ont empêché l’accumulation de richesses et de biens privés et le développement d’une hiérarchie significative au sein des groupes sociaux. 

La révolution qui a mis fin à ce mode de vie de « communiste primitif », la révolution néolithique, a eu lieu avec la domestication des animaux et le début de l’agriculture il y a environ 10.000 ans (les plus vieux fossiles du genre homo remontent à 2,8 millions d’années, avec l’Homo habilis, tandis que les plus récentes datations situent les plus anciens Homo sapiens à il y a environ 300.000 ans, NDT). 

La révolution néolithique a permis pour la première fois de disposer d’un excédent de production permanent. Et c’est à partir de là – au cours de centaines ou de milliers d’années – que sont progressivement apparues les divisions en classes sociales, entre ceux qui possédaient l’excédent (qui sont devenus les riches) et ceux qui ne le possédaient pas (qui sont devenus les pauvres). D’autres caractéristiques nouvelles de la société de classes – plus complexe, technologiquement et culturellement plus avancée – sont apparues : les guerres pour la terre et les ressources ; l’esclavage pour l’exploitation ; l’État et ses corps armés pour protéger la propriété ; la famille patriarcale pour transmettre les privilèges aux générations suivantes ; et les soulèvements populaires des classes inférieures, y compris, parfois, les mouvements révolutionnaires (la première grève connue dans l’histoire de l’humanité remonte quant à elle à la fin de l’Égypte antique, en 2100 av. J.-C., NDT).(2) 

La division de la société en classes a fait de l’inégalité et de l’injustice des phénomènes systémiques, alors qu’elles n’étaient auparavant qu’irrégulières. Des segments de la société se sont vus refuser les fruits de leur travail collectif par d’autres segments, qui ont développé des institutions et des justifications idéologiques ou religieuses pour maintenir leur position de force. Ces minorités d’élite constituaient les classes dirigeantes des sociétés précapitalistes(NDLR) : les empereurs, les rois, les sultans, les papes, les tsars, ainsi que leurs relations et leurs « nobles » partisans. Sous ces ordres suprêmes, dans les sociétés et les économies sur lesquelles ils régnaient, une lutte des classes était en mouvement constant. « Une lutte ininterrompue, tantôt cachée, tantôt ouverte », selon les termes de Marx et Engels, entre « l’homme libre et l’esclave, le patricien et le plébéien, le seigneur et le serf, le maître de corporation et le compagnon, en un mot, l’oppresseur et l’opprimé » (3). 

Marx n’a pas été le premier à constater la division et la lutte des classes dans les sociétés humaines. Mais ce qu’il a découvert, c’est la relation entre la lutte des classes et « les phases historiques particulières du développement de la production » (4), ce qui est essentiel pour comprendre comment et pourquoi les révolutions se produisent. 

La vision matérialiste de l’histoire 

Pour Marx, l’étude de l’histoire humaine et de son développement, tout comme l’étude de l’histoire naturelle, devrait commencer par la question de savoir comment les êtres humains vivent et se reproduisent – comment ils mangent, boivent et dorment ; restent au chaud, au sec et en sécurité quel que soit l’environnement dans lequel ils se trouvent. Ces besoins fondamentaux doivent être satisfaits avant toute autre activité créatrice, comme l’art, la science ou la philosophie. 

Le point de départ de l’analyse d’une société est donc la manière dont elle organise la production de ce dont elle a besoin pour exister (le « mode de production »), puis, si elle peut produire plus que ce dont elle a besoin pour exister, la manière dont ces ressources supplémentaires (et les moyens de les produire, les « forces productives ») sont utilisées. Ou, dans la société de classes, par qui elles sont possédées et contrôlées et de qui elles sont appropriées (les « relations de production »). 

Passant en revue l’histoire des sociétés divisées en classes sociales, Marx a noté que si la tendance générale au progrès de la civilisation était claire, il ne s’agissait pas d’un processus simple, continu et inébranlable, mais qu’il comportait des régressions et des stagnations ainsi que des progrès (dans le sens d’avancées vers une société qui, en théorie, pourrait produire suffisamment pour subvenir aux besoins de tous), et que le développement de la capacité de production de la société était le moteur fondamental de ce progrès. 

Il a identifié trois modes de production principaux (avec diverses ramifications hybrides également courantes) qui sont les suivants : 

• Le premier, le mode antique, dans lequel les « maîtres » possédaient littéralement des esclaves exploités dans des économies essentiellement agricoles où le commerce était également présent, le type de sociétés qui existaient dans la Grèce et la Rome antiques, par exemple ; 

• Deuxièmement, le mode féodal, un système économique plus avancé et plus répandu basé sur l’agriculture, dans lequel les principales relations se situaient entre les seigneurs qui possédaient des terres travaillées par des serfs qui travaillaient également à leur propre compte, le mode de production dans la majeure partie de l’Europe jusqu’au 18e siècle ; 

• Et troisièmement, le mode bourgeois ou capitaliste, où l’industrie et le commerce sont dominants et où les principales classes en conflit sont les capitalistes et les travailleurs salariés.

Chaque mode de production a ses classes exploitées et ses classes dirigeantes. Et chaque mode a contribué, à sa manière et pour une période déterminée, à l’évolution des forces productives. Les classes dirigeantes, en établissant la suprématie et l’expansion de leur système pour leurs propres intérêts égoïstes, ont également supervisé une rupture avec les anciens modes de fonctionnement. En ce sens, elles ont joué un rôle historiquement progressiste. Mais à certains moments, lorsque les conditions adéquates étaient réunies, de nouvelles percées technologiques et scientifiques ont été réalisées, ouvrant la voie à de nouveaux modes d’organisation de la production plus efficaces – mais qui étaient inévitablement limités par les rapports de classe existants, spécialement adaptés à une structure économique et sociale particulière (aujourd’hui dépassée). À ce stade, le caractère progressiste de la classe dirigeante n’existe plus. 

Marx a exprimé les choses en ces termes : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. » (5) 

Il est intéressant de noter comment cela s’applique au monde capitaliste dans lequel nous vivons aujourd’hui. Prenons un seul exemple, celui de l’agriculture, où les forces productives produisent en réalité 50 % de plus que ce qui serait nécessaire pour nourrir tous les habitants de la planète(6), et pourtant, 815 millions de personnes ont souffert de la faim et de la malnutrition en 2016.(7) La raison en revient aux relations de production en vigueur sous le capitalisme, qui signifient que les profits des capitalistes, et non les besoins de la majorité de la société, sont tout ce qui compte. En ce sens, elles constituent clairement un obstacle à tant de potentialités. Seule une économie socialiste, planifiée démocratiquement, pourrait exploiter la capacité de production et le potentiel existant pour subvenir aux besoins de tous. 

Certes, le début d’une « époque de révolution sociale » ne se conclut pas nécessairement par une transition révolutionnaire d’un mode de production à un autre. Il faut qu’il existe une classe sociale montante capable de faire évoluer la situation et de défier la classe au pouvoir, et même dans ce cas, « la ruine commune des classes en conflit » est toujours possible. Par conséquent, une interprétation mécanique de l’accent mis par Marx sur la production en tant que force motrice de l’histoire est unilatérale et erronée. Comme il l’a écrit ailleurs, « l’histoire ne fait rien, elle « ne possède pas d’immenses richesses », elle « ne livre pas de batailles ». C’est l’homme, l’homme réel, vivant, qui fait tout cela, qui possède et qui combat ». L’issue d’une époque de révolution sociale dépend donc de la lutte des classes. 

Le rôle de la bourgeoisie 

La conception matérialiste de l’histoire de Marx a démontré que rien n’est fixe, ordonné ou inévitable. Des empires, des dynasties et des systèmes sociaux entiers qui semblaient à un moment donné tout-puissants et éternels ont en fait disparu. Pour citer Héraclite, l’un des philosophes préférés de Marx, le changement est la seule constante de l’histoire. Marx tenait à faire comprendre les implications de ce constat pour le système social qui prédominait à son époque, le capitalisme. À cette fin, il s’est orienté vers la classe émergente des travailleurs salariés, qu’il considérait comme la seule « classe réellement révolutionnaire » parmi toutes les classes qui se trouvent face à face avec la bourgeoisie.(8) 

Qu’est-ce qui l’a conduit à ce point de vue ? Pour reprendre les termes de son ami Engels, Marx était « avant tout un révolutionnaire ». Ce qui a fait de lui un révolutionnaire, dès son plus jeune âge, c’est un dégoût instinctif pour toutes les injustices du monde, et comme il était du genre studieux (!), il a naturellement mis son esprit curieux au travail pour essayer de comprendre ce monde. Il a rapidement trouvé la racine de l’inégalité au cœur de la société divisée en classes sociales et dans son incarnation moderne, la société “bourgeoise”, qui, au cours de son règne relativement court, s’est révélée tout autant incroyablement dynamique que brutale. Cependant, Marx et Engels, au cours de leurs recherches communes, ont réalisé que ce dynamisme était à la fois la principale force et la principale faiblesse du capitalisme. 

Ils ont écrit : « Les conditions bourgeoises de production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. (…) la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. » (Manifeste du parti communiste) 

L’agressivité et l’indiscipline du capitalisme sont le produit de contradictions internes aiguës, qui se traduisent également par des crises économiques périodiques. Mais contrairement aux crises du passé qui étaient dues à la pénurie, ces crises de la concurrence résultent d’une production trop importante et trop rapide, de sorte que le marché est submergé, que les bénéfices diminuent et que les investissements se tarissent. Les effets familiers de la rareté se font alors sentir : les déchets humains et matériels s’accumulent, tandis que le marché tente de s’ajuster. 

Comme l’explique le Manifeste du parti communiste : « Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir.» 

Et c’est là que le bât blesse : « Les armes dont la bourgeoisie s’est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd’hui contre la bourgeoisie elle-même. Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires. À mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital. » (9) 

Le prolétariat de Marx existe-t-il encore ? 

Marx et Engels ont affirmé que « ce que la bourgeoisie produit donc, avant tout, ce sont ses propres fossoyeurs. » (10) 

Avant d’examiner les caractéristiques particulières de la classe ouvrière qui font qu’il en est ainsi, il convient d’aborder brièvement une hypothèse trop courante concernant Marx et sa vision de la classe ouvrière et de la lutte. Cette hypothèse développe que la classe ouvrière que Marx connaissait, dans les usines de Manchester et de Londres au milieu du 19e siècle, n’existe plus et ne ressemble en rien à la classe ouvrière de Manchester et de Londres aujourd’hui, par exemple. Par conséquent, ses théories sur le rôle que la classe ouvrière jouerait ou pourrait jouer, qu’elles aient été valables par le passé ou non, sont en tout cas dépassées aujourd’hui et ne seraient pas applicables au monde moderne. 

Il est évidemment indéniable que le capitalisme a connu de nombreux changements au cours des 150 années qui se sont écoulées depuis que Marx a écrit Le Capital. Naturellement, la classe ouvrière a fait de même, que ce soit au niveau de sa taille, de sa localisation ou de sa composition. Ces changements sont réels, tangibles et, dans certains cas, significatifs, et doivent absolument être assimilés par les marxistes sérieux d’aujourd’hui. 

Mais il faut aussi dire que si Marx avait vécu ces 150 dernières années, il est peu probable qu’il aurait été terriblement surpris que de tels changements se produisent. Sa théorie concernant la classe ouvrière prévoyait justement que la taille de cette dernière, sa localisation et sa composition évoluent continuellement. 

Il a notamment écrit : « Tous les mouvements historiques précédents étaient des mouvements de minorités, ou dans l’intérêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement indépendant et conscient de l’immense majorité, dans l’intérêt de l’immense majorité »(11), à une époque où la classe ouvrière ne représentait qu’environ 2 à 3 % de la population mondiale ! La plus grande partie du prolétariat d’Angleterre à l’époque où il vivait n’était pas constituée d’ouvriers industriels, mais de domestiques, essentiellement des femmes. Son approche de la classe ouvrière reposait sur des considérations beaucoup plus générales que sur les conditions et expériences spécifiques d’un secteur particulier de travailleurs. 

Il est également vrai que les conditions dickensiennes auxquelles étaient confrontés les travailleurs à l’époque de Marx sont encore très présentes dans certaines régions. Par exemple, l’exploitation du travail des enfants par les entreprises reste endémique, touchant 168 millions d’enfants en 2012, que ce soit dans les ateliers clandestins du Bangladesh, où ils travaillent 11 heures par jour pour l’industrie de l’habillement, qui représente 22 milliards de dollars, ou au Pérou, pour l’industrie minière aurifère, qui représente 3 milliards de dollars.(12) Les conditions victoriennes sont monnaie courante même dans les entreprises de haute technologie comme Amazon, où le personnel travaille 55 heures par semaine et est parfois contraint de s’installer dans les entrepôts parce qu’il n’y a pas assez de temps entre les heures de travail pour rentrer chez soi.(13) 

Le précariat : une nouvelle classe ? 

La précarité est l’une des caractéristiques de la main-d’œuvre d’aujourd’hui qui a été soulignée par beaucoup comme une rupture avec la classe ouvrière « classique ». L’économiste Guy Standing est probablement le principal défenseur du nouveau « précariat ». Il va jusqu’à insister sur le fait que le travailleur moderne mal payé, précaire et constamment entre deux boulots fait partie d’une nouvelle classe, ou d’une « nouvelle classe en devenir », avec « des relations de production, des relations de distribution et des relations avec l’État distinctes » et, par conséquent, des intérêts distincts de ceux des travailleurs ayant un emploi stable et bien rémunéré. 

Il précise : « Le précariat ne fait pas partie de la « classe ouvrière » ou du « prolétariat ». Ces derniers termes suggèrent une société composée principalement de travailleurs occupant des emplois à long terme, stables, à horaires fixes, avec des voies d’avancement établies, soumis à l’affiliation syndicale et aux conventions collectives de travail, avec des contrats de travail que leurs pères et leurs mères auraient compris, face à des patrons locaux dont les noms et les caractéristiques leur étaient familiers ».(14)

Le point de vue de Standing sur le prolétariat est donc en contradiction avec le point de vue marxiste, puisqu’il a, de manière quelque peu arbitraire, restreint la définition du prolétariat pour exclure la majorité de ceux qui vendent leur force de travail pour gagner leur vie. Il semble que sa définition soit influencée par une vision traditionnelle et culturelle de la classe ouvrière telle qu’elle était dans les années 50 et 60 dans le monde industriel avancé, et non pas telle qu’elle était avant ou telle qu’elle est en réalité aujourd’hui. Les lieux de travail sûrs et syndiqués prévalaient à l’époque, mais il ne s’agissait que d’un instantané dans le temps et, même à cette époque, il existait d’innombrables travailleurs précaires. En effet, les avantages et les droits dont jouissaient ces travailleurs, et dont beaucoup jouissent encore, ont été obtenus par la lutte de l’équivalent du « précariat » des années 1920, 1930 et 1940, et ils ont été défendus par les travailleurs organisés depuis lors. 

La précarité a toujours existé pour les travailleurs sous le capitalisme. D’abord parce que les contradictions du système produisent des crises périodiques qui peuvent mettre en péril même les emplois “stables”, et ensuite en raison de l’existence d’une armée de réserve de main-d’œuvre sous la forme de chômeurs et de personnes sous-employées. Les difficultés rencontrées par les chômeurs s’opposent au “privilège” de ceux qui ont un emploi. Ces derniers, affirme-t-on, ne seraient pas avisés de risquer leur sort alors qu’ils peuvent, le cas échéant, être remplacés.

Les conditions négatives décrites par Standing, à savoir « la précarisation, l’informalisation, le travail intérimaire, le travail à temps partiel, le faux travail indépendant et le nouveau phénomène de masse du marché de travail saturé » sont très réelles pour de nombreux travailleurs, en particulier les jeunes et les migrants. La précarité accrue que connaissent les travailleurs aujourd’hui est le résultat direct des politiques néolibérales mises en œuvre par les gouvernements de droite dans le monde entier, ainsi que de la déficience flagrante de l’organisation syndicale. 

Le fait de souligner ces questions et de se concentrer sur la situation particulière du « précariat » n’est pas un problème en soi. Il y a beaucoup à faire pour s’attaquer à la tâche de l’organisation de ces travailleurs. Cependant, là où cela devient un problème, c’est lorsqu’une fausse division est créée entre des sections de travailleurs qui ont, indépendamment de leurs différences, des intérêts communs, mieux résumés dans le vieux slogan du mouvement ouvrier, « s’en prendre à l’un d’entre nous, c’est s’en prendre à nous tous ». L’affirmation de Standing selon laquelle le « vieux prolétariat » n’est plus capable d’être révolutionnaire parce qu’il a été acheté par les « pensions » et les « droits du travail » – qui sont en fait attaqués par les mêmes forces néolibérales – est tout simplement fausse. 

Les travailleurs d’aujourd’hui dans le monde 

La vérité est que la définition marxiste de la classe ouvrière, telle que décrite au début, qui inclut tous ceux qui vendent leur force de travail pour vivre et qui produisent de la plus-value, englobe la majorité de la main-d’œuvre active de la planète, que l’Organisation internationale du travail (OIT) estime aujourd’hui à 3,4 milliards de personnes. Au sein des trois grands secteurs de l’économie (services, industrie, agriculture), cette catégorie se répartit comme suit : 

• 75 millions sont des employeurs : des grands et (surtout) des petits capitalistes qui représentent environ 1 % de la population mondiale, même si, bien entendu, seule une fraction d’entre eux détient la richesse et le pouvoir réels 

• 1500 millions de personnes sont classées dans la catégorie des travailleurs vulnérables : des « travailleurs à leur propre compte » ou des travailleurs indépendants qui n’emploient pas d’autres personnes. Cette catégorie comprend également 400 millions de travailleurs non rémunérés liés à « l’entreprise familiale » constituée par ces travailleurs indépendants. Ce groupe considérable représente la majeure partie des pauvres dans le monde.

• 1800 millions sont des travailleurs qui perçoivent un salaire : 200 millions d’entre eux sont actuellement au chômage, beaucoup d’autres sont sous-employés ou travaillent à temps partiel. Certains perçoivent des salaires exorbitants et ne s’associent pas au reste, mais cette immense masse peut être considérée comme le noyau des travailleurs du monde.(15) 

Cependant, la classe ouvrière dans son ensemble comprend également les travailleurs retraités, les travailleurs handicapés, les travailleurs indépendants fictifs (et d’autres formes de travail indépendant) et tous ceux qui dépendent également de ces salaires – parents au foyer, personnes s’occupant des enfants, jeunes, etc. En tant que classe qui existe en soi, simplement comme matière première pour l’exploitation (non consciente de sa place dans le système ou de son pouvoir potentiel si elle est organisée), elle est en fait plus importante aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été et elle continue de croître. L’urbanisation et l’industrialisation, en particulier dans les pays en développement au cours des 30 dernières années environ, ont vu la taille de la classe ouvrière augmenter de plus d’un tiers. 

La croissance rapide de la population urbaine mondiale en est la preuve. Depuis 1950, elle a plus que quintuplé, passant de 746 millions à 3900 millions d’habitants, ce qui représente aujourd’hui 53 % de la population totale.(16) 

Caractère révolutionnaire de la classe ouvrière 

La taille réelle ou relative de la classe ouvrière aujourd’hui est un élément important dont les marxistes doivent être conscients. Le fait de constituer une majorité, ou même simplement d’être très nombreuse, n’est pas ce qui donne à la classe ouvrière son caractère révolutionnaire (encore une chose que Marx et Engels ont identifiée alors que la classe ouvrière était encore éclipsée par une paysannerie beaucoup plus nombreuse). Mais ce que la taille et la croissance continue de la classe ouvrière illustrent aujourd’hui, c’est la position de plus en plus puissante qu’elle occupe dans la dynamique du développement du système capitaliste, une position à laquelle aucune autre force sociale ne peut se comparer et qui est essentielle pour briser le système et construire quelque chose de nouveau. 

Marx a expliqué que le capitalisme, de par sa nature même, crée d’abord la classe ouvrière, puis la rend révolutionnaire. Quelles sont donc les caractéristiques particulières qui confèrent à la classe ouvrière son potentiel révolutionnaire ? Sans ordre particulier, elles peuvent être résumées comme suit :

1) Le capitalisme concentre les travailleurs dans de grandes villes autour des lieux de travail où se déroule l’exploitation de la plus-value. L’organisation et la lutte collective contre cette exploitation sont également concentrées d’une manière qui n’est pas possible pour les paysans qui sont attachés à des parcelles de terre disséminées dans la campagne. Plus généralement, les communautés de la classe ouvrière comprennent qu’elles ne peuvent résister qu’en se liant à leurs voisins qui sont dans la même situation. Ces processus produisent une conscience de classe collective, bien au-delà de ce que la plupart des esclaves ou des serfs atomisés ne pourraient jamais avoir. 

2) Le modèle économique capitaliste inculque aux travailleurs un sens de la discipline, de la coopération et de l’organisation, de deux manières. Tout d’abord, un certain degré de discipline et de travail en équipe est exigé des travailleurs par la direction, qui est chargée d’extraire le plus de travail possible dans le cadre de la journée de travail. Deuxièmement, afin d’atténuer les pires excès de ce même enrégimentement et l’impact négatif des crises économiques récurrentes, les travailleurs ont toujours instinctivement créé leurs propres organisations – syndicats puis partis politiques indépendants – afin de sauvegarder et de défendre leurs droits économiques et politiques

3) Les progrès réalisés par le système capitaliste en matière de science et de technologie font de la production et de l’échange des domaines plus complexes, exigeant de la masse des producteurs et des distributeurs qu’ils atteignent un niveau plus élevé de compétences de base (lecture, écriture et calcul) et de connaissances pour que la société puisse fonctionner. En outre, les travailleurs ont lutté pour le droit à l’éducation à un niveau plus élevé, pour eux-mêmes et leurs familles. 

4) Le marché mondial repose sur une division mondiale du travail qui relie tous les travailleurs. La plupart des marchandises que nous utilisons dans notre vie quotidienne sont le fruit du travail non pas d’un, mais de nombreux travailleurs, utilisant des compétences diverses et provenant de régions du monde complètement différentes. La lutte de la classe ouvrière est mondiale. 

5) La libération de la classe ouvrière – c’est-à-dire l’aboutissement de sa lutte politique et économique – ne peut se faire qu’en mettant fin à l’exploitation de son travail dans le cadre du capitalisme. Comme l’a dit Engels : « L’esclave se libère lorsque, de tous les rapports de propriété privée, il n’abolit que le rapport d’esclavage et devient ainsi prolétaire ; le prolétaire ne peut se libérer qu’en abolissant la propriété privée en général. » (17) 

6) La classe ouvrière est la seule force sociale ayant le pouvoir de contester la domination de la classe capitaliste. Aucune autre classe, groupe ou groupe démographique n’a le poids, la cohésion ou l’organisation nécessaires pour s’attaquer à la puissance des capitalistes et à leur appareil idéologique et physique (y compris l’État avec ses agences de renseignement, sa police et ses armées). 

Il convient ici de souligner que les éléments ci-dessus ne confèrent à la classe ouvrière qu’un potentiel révolutionnaire. Il va sans dire que la classe ouvrière est loin d’être dans un état révolutionnaire à tout moment. Le capitalisme a également construit ses défenses pour repousser toute menace à sa domination. À la base, il y a l’appareil d’État lui-même (les corps armés des gens, que nous venons de mentionner), mais sa défense plus sophistiquée est l’emprise idéologique qu’il maintient à travers la morale, la culture et les pratiques sociales dominantes qui acceptent la légitimité de son pouvoir (sans parler de son contrôle sur les médias de masse, l’éducation, etc.) Comme l’a dit un jour Léon Trotsky, « celui qui possède le produit excédentaire est maître de la situation – il possède la richesse, l’État, les clés de l’église, des tribunaux, des sciences et des arts ».(18) Il attise et exploite consciemment les divisions entre les travailleurs et les peuples opprimés, afin d’affaiblir ses opposants naturels. 

Tout cela produit des inégalités dans la conscience – les humeurs, les attitudes et la conscience – de la classe ouvrière, ce qui nuit à son unité, à sa confiance et à son pouvoir révolutionnaire. 

Bien entendu, la classe ouvrière n’est pas non plus une masse homogène. Depuis son apparition, il y a toujours eu différentes couches de la classe ouvrière, la plus évidente étant celle des travailleurs qualifiés et celle des travailleurs non qualifiés. Son évolution implique l’absorption de sections de la classe moyenne d’une part et des pauvres urbains et ruraux d’autre part. Son caractère de masse signifie qu’elle est animée par de multiples genres, nationalités, religions, ethnies et orientations sexuelles ; tout cela conduit naturellement à de nombreuses nuances d’opinions politiques, d’identité, etc., qui découlent des oppressions multiformes subies par les différentes sections (et pour lesquelles la lutte contre leur oppression est souvent la première arène de lutte et d’opposition au système). Mais cette classe ouvrière diverse, vivante et colorée est organiquement unie par une exploitation commune par un ennemi commun, qu’elle ne peut défier que par l’unité et la solidarité dans une lutte commune. 

Si elle y parvient, dans de bonnes conditions et avec l’organisation et la direction nécessaires, alors elle peut faire une révolution – dont l’expérience même est la clé de la transformation socialiste de la société. 

Marx et Engels ont écrit : « Cette révolution est donc nécessaire non seulement parce que la classe dominante ne peut être renversée d’aucune autre manière, mais aussi parce que la classe qui la renverse ne peut réussir que dans une révolution à se débarrasser de toute la boue des âges et à devenir apte à fonder la société à nouveau. » (19) 

La lutte à venir 

En vérité, la validité de la théorie de Marx sur la lutte des classes a été confirmée par l’histoire du mouvement ouvrier. Sous le capitalisme, la lutte des classes s’est intensifiée. Le XXe siècle a connu bien plus de mouvements révolutionnaires que n’importe quel autre, y compris la première révolution socialiste réussie en Russie en 1917 (une révolution qui a été trahie par la suite, mais qui a tout de même eu lieu). Le XXIe siècle a déjà connu une crise profonde du système capitaliste et a vu son lot d’importantes mobilisations de masse de travailleurs, de pauvres et de jeunes dans le monde entier. Ces mouvements ressemblent à bien des égards à ceux du passé, mais ils sont aussi totalement nouveaux, ce qui pose de nouveaux défis aux marxistes. 

Aujourd’hui, nous assistons à des actions de grève importantes et militantes de la part des enseignants aux États-Unis et des professeurs en Grande-Bretagne, reflétant un processus généralisé de “prolétarisation” dans lequel des professions qui étaient autrefois considérées comme étant d’une certaine manière privilégiées ont été réduites à néant par les assauts néolibéraux sur les conditions et forcées de s’organiser. Les grèves d’enseignants auraient été inouïes à l’époque de Marx, tout comme la « grève féministe » de cinq millions de travailleuses et travailleurs en Espagne lors de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes en 2018, qui a suivi l’exemple des femmes polonaises défendant le droit à l’avortement en 2016. Ces exemples, et bien d’autres semblables dans le monde entier, montrent que les méthodes et les traditions d’organisation et de lutte de la classe ouvrière se redévelopperont, sous de nouvelles formes et à un niveau plus élevé, à mesure que les membres de la classe ouvrière se heurteront au même système inégalitaire, violent et oppressif que celui qui les a poussés à lutter en premier lieu. 

Rien n’est plus sûr que les événements les plus importants (et les plus éprouvants) de l’histoire de la lutte des classes sont devant nous, et non derrière. Mais il convient de rappeler que l’objectif du mouvement socialiste pour Marx et Engels était de s’engager dans la lutte des classes aux côtés et dans le cadre du prolétariat, qu’ils cherchaient à rendre « conscient des conditions de son émancipation » – pour mettre enfin un terme à la lutte des classes en balayant « les conditions d’existence des antagonismes de classes et des classes en général… [et] à la place de l’ancienne société bourgeoise… nous aurons une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous » (20). C’est ce monde socialiste que les travailleurs doivent conquérir. 

Notes 

1. Pour une Claire exposition de cette théorie, voir Karl Marx, 1865, Valeur, prix, profit. 

2. Voir Friedrich Engels, 1884, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. 

3. Marx & Engels, 1848, Manifeste du parti communiste 

4. Marx à J. Weydemeyer à New York, 1852 

5. Karl Marx, 1859, Contribution à la critique de l’économie politique, préface 

6. Eric Holt Gimenez, 18 December 2014, “We Already Grow Enough Food For 10 Billion People”, Huffpost 

7. United Nations, 2017 – The State of Food Security and Nutrition in the World (SOFI) Report 

8. Marx & Engels, 1848 

9. Ibid 

10. Ibid 

11. Ibid 

12. Ashley Tseng, 26 June 2014, “Child Labour: A Global Scourge”, http://www.wsws.org 

13. Monika Janas, January 2018, “Understanding Wealth Inequality”, The Socialist, n°113 

14. Guy Standing, 2011, The Precariat: The New Dangerous Class, Bloomsbury Academic, p.6 

15. International Labour Organisation, Global Employment Trends 2014: supporting data sets, http://www.ilo.org 

16. United Nations, World Urbanization Prospects: The 2014 Revision 

17. Engels, 1847, Principes du Communisme 

18. Léon Trotsky, 1939, Le Marxisme à notre époque 

19. Marx & Engels, 1846, L’idéologie allemande 

20. Marx & Engels, 1848 

NDLR. 1 Les sociétés de classes ne sont pas la seule ou la plus ancienne forme de société caractérisée par l’inégalité. Les premiers monarques sont issus d’une couche de simples agriculteurs-prêtres qui, progressivement, grâce à l’excédent agricole existant, ont pu s’affranchir de la production alimentaire. Il s’agit des premiers États du monde, sous le règne tyrannique de prêtres-rois, assistés d’une caste de prêtres, de fonctionnaires et de militaires. Les grands princes des premiers empires mondiaux : les rois sumériens, akkadiens et assyriens, les pharaons égyptiens, les rois et, plus tard, les empereurs chinois, les princes incas, les maharadjahs indiens, les princes d’Angkor, etc. ont atteint leur puissance et leur richesse à partir de ce stade initial très modeste. Par essence, c’est une structure de castes, et non de classes, qui dominait ici. Il n’y avait pas de véritable propriété privée des moyens de production, leur mode de production ne présentait guère de contradictions structurelles, à l’exception des ressources naturelles, mais en conséquence, ils ne pouvaient pas non plus développer la production. Les sociétés esclavagistes, elles, le pouvaient.

La libération des femmes et des personnes LGBT dans la Russie révolutionnaire

Beaucoup de jeunes sont aujourd’hui amenés à se politiser sur la question de l’oppression des femmes et des personnes LGBT+ (Lesbiennes, gays, Bisexuels, Transgenres). Internationalement, les débats sur la manière dont ces discriminations et inégalités peuvent être éradiquées ne manquent pas. Emma Quinn analyse ici l’expérience de la révolution russe et des mesures progressives radicales introduites par les bolcheviques en leur temps. Ces mesures étaient considérées comme faisant partie des premières étapes pour parvenir à la pleine libération de ces deux groupes opprimés.

Par Emma Quinn, Socialist Party (section Irlandaise de notre Internationale)

Aucun autre événement dans l’histoire n’a été davantage déformé par l’idéologie capitaliste que la révolution russe. Quelle qu’en soit la réécriture, le rôle des femmes y est également à peine mentionné, et les mesures acquises les concernant inexistantes.

Le renversement complet du capitalisme et du féodalisme par le Parti bolchevique et la classe ouvrière russe en 1917 a stimulé un changement radical dans la société, chose qui n’a jamais été vue auparavant ou depuis lors. Les bolcheviques ont été en mesure de diriger la prise de pouvoir précisément parce qu’ils représentaient la voix des masses opprimées, des travailleurs, des pauvres et des femmes.

Aujourd’hui, les inégalités et l’oppression économiques n’ont jamais été aussi flagrantes. En 2016, la richesse combinée du pourcent le plus riche de la société a dépassé celle des 99% restants de la population mondiale. Tandis que cette inégalité continue de croître, il en est de même de l’oppression des femmes et de la communauté LGBT à travers le monde, même dans les pays les plus ‘‘développés’’. Il s’agit d’une question déterminante pour la politisation de la jeunesse. Dans ce contexte, il est crucial de tirer les leçons du passé, et il n’en existe pas de plus importantes que celles de la révolution russe.

Les Bolcheviques, tout en soulignant le rôle de la classe ouvrière dans une société en mutation, ont reconnu que les femmes souffraient d’une double oppression qui puisait ses origines dans le capitalisme et le féodalisme. Pour les Bolcheviques, la libération des femmes était un élément essentiel de la lutte pour une société socialiste. Lénine en a d’ailleurs souligné l’importance en 1920 quand il a déclaré que ‘‘le prolétariat ne pourra obtenir la liberté tant qu’il n’aura pas gagné la liberté complète des femmes.’’ [i] Les femmes ont du reste joué divers rôles dirigeants dans le Parti bolchevique au niveau local et national. L’impact décisif de la révolution a transformé la conscience et la vie des femmes de la classe ouvrière comme jamais auparavant.

L’agitation anti-guerre et les femmes bolcheviques

Au cours de la période prérévolutionnaire, les femmes ont joué un rôle important dans la chute du régime tsariste et la victoire des Bolcheviques. Plus que toute autre force politique à l’époque, les Bolcheviques en comprenaient l’importance. Lorsque des dizaines de milliers de femmes sont descendues dans les rues en février 1917, ces évènements devant déclencher la révolution du même nom, leurs revendications portaient sur la justice, la paix et le pain. Ces protestations ont d’ailleurs éclaté lors de la Journée internationale des femmes (le 8 mars, qui tombait en février dans le calendrier alors en vigueur en Russie). Cette journée de lutte pour l’émancipation avait été introduite en Russie par la militante bolchevique Konkordia Samoilova quatre ans à peine auparavant, en 1913. [ii] Les femmes bolcheviques ont joué un rôle clé dans l’organisation de la manifestation. En dépit du harcèlement continu des autorités, elles avaient créé des cercles de travailleuses et de femmes de soldats.

Dès 1914, le Parti bolchévique – y compris ses membres féminins – avait subi une répression sévère en raison de son opposition farouche à la Première guerre mondiale. De nombreux militants avaient été emprisonnés ou exilés. A cela s’ajoutaient encore les brutalités infligées par la guerre elle-même à la classe ouvrière. Cela a poussé les Bolcheviques à lier les commémorations de la Journée internationale des femmes à une manifestation anti-guerre. Le 23 février, la classe ouvrière de Petrograd a déferlé dans les rues avec les femmes à sa tête, en appelant chacun à marcher à ses côtés. Des appels à la fraternisation avaient également été lancés à destination des soldats dans le but de contenir toute éventuelle répression de même que pour leur enjoindre de rallier le mouvement.

La Journée internationale des femmes, 1917

Lors de cette journée, la grève a éclaté dans la majorité des usines. Les femmes étaient d’une humeur particulièrement combattive – non seulement les ouvrières, mais également la masse des femmes qui faisaient la queue pour du pain et du kérosène. Elles ont tenu des réunions politiques, ont pris le contrôle des rues, sont allées au parlement afin de faire valoir leurs revendications et ont stoppé les trams. ‘‘Camarades, sortez !’’, criaient-elles avec enthousiasme. Elles se sont également dirigées vers les usines et ont appelé les travailleurs à les rejoindre. ‘‘Dans l’ensemble, la Journée internationale des femmes fut un énorme succès et a alimenté l’esprit révolutionnaire’’ ont écrit Anna et Mariia Ulianov dans la Pravda, le 5 mars 1917. [ iii ]

Par la suite, les Bolcheviques ont accompagné la radicalisation des femmes au cours de l’été, quand une vague de grèves a éclaté dans le secteur des services (blanchisseuses, domestiques, vendeuses, serveuses,…). Les Bolcheviques étaient au premier plan de la syndicalisation de ces travailleuses. Ceux-ci, en particulier les membres féminins, ont déployé des efforts massifs pour que leurs idées atteignent les travailleuses et les femmes de soldats. Il leur a ainsi été possible de construire une base parmi cette couche fraîchement politisée – malgré les difficultés liées à un sexisme fortement enraciné dans les mentalités, aux tâches domestiques de nombreuses femmes, à l’analphabétisme, etc. Sofia Goncharskaia, une Bolchevique, était par exemple à la tête du syndicat des travailleuses de blanchisserie et a joué un rôle clé dans l’implication de ces dernières. [iv]

Les femmes révolutionnaires avaient également développé des cercles d’étude parmi les grévistes afin de les politiser et de les éduquer. La conscience de classe de toutes ces femmes s’est retrouvée considérablement affirmée. Quand les Bolcheviques ont dirigé la prise de pouvoir par les Soviets et renversé le gouvernement provisoire en octobre, il y avait en réalité bien plus de femmes qui ont envahi le Palais d’Hiver que de femmes qui l’ont défendu, contrairement à ce qui est souvent rapporté (en référence au ‘‘Bataillon de la mort’’ féminin qui a participé à la défense du Palais d’Hiver, NDT).

Les lois les plus progressistes de l’Histoire

Le 17 décembre 1917, sept semaines seulement après la formation du premier Etat ouvrier au monde, le mariage religieux est aboli et le divorce, rendu accessible à tous, est légalisé. Le mois suivant, le code de la famille est incorporé à la Loi. Celui-ci marque l’égalité juridique entre femmes et hommes et abolit ‘‘l’illégitimité’’ des enfants. Notons que les Bolcheviques ont introduit ce code en pleine Première guerre mondiale, alors qu’ils tentaient de prévenir le déclenchement d’une guerre civile, de libérer la paysannerie et de relancer l’industrie et l’économie !

Tout au long des années 1920, le code de la famille a été modifié, et chaque changement était automatiquement accompagné de discussions et débats publics. Dès ses premiers jours, la propagande socialiste russe a plaidé pour l’égalité des femmes, mais la clé de voûte pour les Bolcheviques était d’en finir avec l’asservissement des femmes dans la famille traditionnelle. Avant la révolution, la vie d’une femme était toute tracée et se limitait exclusivement au mariage, à être monogame, à avoir des enfants et à être liée à ‘‘l’éternelle corvée de la cuisine et de la pouponnière ». [v] La qualité de vie des femmes n’était jamais considérée, leur bonheur et leur plaisir n’étaient pas jugés importants. Les Bolcheviques ont immédiatement contesté cela ainsi que le rôle de l’Église orthodoxe russe et du patriarcat.

Inessa Armand, directrice du Zhenotdel (le département des femmes du Secrétariat du Comité central du Parti communiste créé en 1919), a notamment déclaré : ‘‘Aussi longtemps que les anciennes formes de la famille, son organisation et l’éducation des enfants ne sont pas abolies, il sera impossible de détruire l’exploitation et l’esclavage, il sera impossible de construire le socialisme.’’ [vi]

Défier la famille traditionnelle

La révolution a permis en un effort héroïque de supprimer le ‘‘foyer familial’’ comme ultime horizon forcé pour les femmes. Un système de protection sociale a été instauré avec un système de maisons de maternité, de cliniques, d’écoles, de crèches, de jardins d’enfants, de salles à manger sociales, de blanchisseries, etc., tout cela visant à soulager les femmes de leurs corvées traditionnelles. Un congé de maternité payé à la fois avant et après la naissance a été introduit pour les travailleuses, des salles d’allaitement ont été installées sur les lieux de travail pour permettre l’allaitement maternel, des pauses toutes les trois heures pour la nouvelle mère ont également été inscrites dans la législation du travail.

L’avortement a été légalisé en 1920 et a été décrit par Léon Trotsky comme étant l’un des ‘‘droits civils, politiques et culturels les plus importants’’ d’une femme. [vii] L’avortement est ainsi devenu gratuit et disponible à travers l’État. En novembre 1918, la première Conférence panrusse des travailleuses fut organisée par Alexandra Kollontaï et Inessa Armand, avec la participation de plus d’un millier de femmes. Les organisateurs ont rappelé que l’émancipation des femmes allait de pair avec l’édification du socialisme. [viii]

Peu de temps après que ces modifications aient commencé à être apportées, les forces réactionnaires lancèrent une guerre civile sur le pays, déjà éreinté par la Première guerre mondiale. Le Bureau des femmes, ou Zhenotdel, a été créé peu après le début de la guerre avec l’objectif de convaincre les femmes de se politiser et de s’éduquer tout en les informant concernant leurs nouveaux droits. Il a mis en place des classes littéraires, des discussions politiques et des ateliers sur la manière d’organiser des garderies sur les lieux de travail, etc. Les délégués femmes des usines assistaient à des cours de formation gérés par le Bureau qui duraient trois à six mois et retournaient ensuite livrer leurs rapports à leurs collègues.

Le Bureau des femmes a réussi à élever la conscience parmi les masses de travailleuses sur tout un éventail de questions, y compris sur la garde des enfants, le logement et la santé publique. Il a élargi l’horizon de milliers de femmes. En 1922, le nombre de femmes membres du Parti communiste dépassait les 30.000 personnes.

Malgré les pénuries liées à la guerre, l’Armée rouge a fourni au Bureau des femmes un train et l’accès aux chemins de fer, leur permettant de voyager à travers tout le pays pour construire des sections locales du Bureau, bien vite rejointes par des milliers de femmes. De petites et grandes réunions et des cercles de discussion ont permis de débattre spécifiquement des questions touchant les femmes.

Kristina Suvorova, une femme au foyer d’une petite ville du nord du pays, a décrit son ressenti au sujet de ces réunions : ‘‘Nous avons discuté de la liberté et de l’égalité des femmes, d’éviers chauds pour le rinçage des vêtements ; que nous rêvions d’eau courante dans nos appartements (…) Le comité local du parti nous a traitées avec une attention sincère, nous a respectueusement écoutées, nous indiquant délicatement nos erreurs (…) et peu à peu, nous a enseigné la sagesse et la raison. Nous nous sommes senties comme une seule famille heureuse.’’

[ix]

Liberté sexuelle

Tout au long de la période post-révolutionnaire, les Bolcheviques ont assuré qu’il y ait de larges débats sur la sexualité, ce qui représentait un changement total par rapport au régime précédent, et cela alors même qu’ils étaient en train de lutter pour appeler à la révolution socialiste dans d’autres pays. Cette approche découlait de leur philosophie liée à l’auto-émancipation de la classe ouvrière.

Les modifications apportées à la famille et à la structure de la famille ont conduit beaucoup de femmes à changer complètement leur façon d’aborder les relations. En 1921, une enquête de la jeunesse communiste a montré que 21% des hommes et 14% des femmes trouvaient le mariage idéal. 66% des femmes préféraient des relations à long terme basées sur l’amour et 10% privilégiaient des relations avec différents partenaires. En 1918 il y avait 7.000 divorces par rapport à seulement 6.000 mariages à Moscou. Alexandra Kollontaï a défendu ces changements radicaux : ‘‘La vieille famille dans laquelle l’homme était tout et la femme rien, une famille où les femmes n’avaient pas de volonté, de temps et d’argent propres à elles est en train de changer sous nos yeux…’’

[x]

Les Bolcheviques estimaient que les relations devaient être basées sur le choix, la compatibilité personnelle et pas sur la dépendance financière. Ils ont tenté d’ébranler la famille patriarcale traditionnelle en créant notamment des services publics visant à remplacer les tâches domestiques. Cela permettait ainsi que davantage de temps libre soit accordé aux loisirs, ce qu’ils considéraient comme un élément essentiel pour construire le socialisme.

Entre 1917 et 1920, des débats sur la sexualité et les diverses explorations et expériences qui y sont liées ont touché tout le pays. Des centaines de brochures, de magazines et de romans ont été publiés. La radicalisation de la société n’a pas cessé après la révolution. La Pravda a elle aussi imprimé de nombreux articles et lettres débattant de ce sujet.

Les jeunes en particulier ont tenu à explorer leur sexualité, telle que cette jeune femme du nom de Berakova qui écrivit dans l’Étudiant Rouge en 1927 : ‘‘Je sens que nous les filles, bien que nous n’ayons pas encore atteint la pleine égalité avec les hommes, nous avons un sens et une vision. Les Cendrillons se sont toutes évanouies. Nous savons ce que nous voulons d’un homme, et c’est sans aucun souci que beaucoup d’entre nous couchons avec des hommes par attirance consentie et saine. Nous ne sommes pas des objets ou des niaises à qui les hommes devraient faire la cour, nous savons qui nous choisissons et avec qui nous couchons.’’ [Xi]

Ceci a été écrit dans un pays où l’avortement, le divorce et l’homosexualité étaient interdits une dizaine d’années auparavant seulement. La prostitution a été délibérément décriminalisée en 1922 et le proxénétisme interdit. Des cliniques qui traitaient les MST ont fourni aux femmes une éducation sexuelle et des formations professionnelles ont été créées pour ce domaine.

Trotsky décrivait la prostitution comme ‘‘la dégradation extrême de la femme au profit des hommes capables de payer.’’ [xii] Les lois bolcheviques sur les crimes sexuels se distinguaient par leur neutralité de genre et par le rejet de la morale et de son langage culpabilisateur. La loi décrivait le crime sexuel comme ‘‘nuisible à la santé, à la liberté et à la dignité’’ de la victime. Le viol a été défini par la loi comme des ‘‘rapports sexuels non consensuels utilisant la force physique ou psychologique’’. [xiii]

En 1921, la guerre civile était terminée, des millions de vies perdues, les industries détruites. La famine, la faim et la maladie sévissaient. Les ressources réelles de l’État ne correspondaient pas à la vision et aux intentions des révolutionnaires. L’économie vacillait, au bord de l’effondrement. La même année, des mesures radicales ont été exigées et le gouvernement a introduit une nouvelle politique économique (la NEP), qui comprenait un nombre limité de mécanismes de marché dans une tentative de maintenir l’activité économique.

Les Bolcheviques espéraient disposer du soutien de la classe ouvrière internationale par l’intermédiaire d’une autre révolution en Allemagne. L’économie capitaliste allemande était alors centrale et le pays connaissait un mouvement de masse et des frémissements révolutionnaires. La NEP était une tentative de restaurer la production économique dans ce contexte spécifique. Mais elle a davantage abouti à une réduction des services afin de maintenir l’Etat des travailleurs, tout en faisant de l’agitation en faveur d’une diffusion internationale de la révolution.

Compte tenu de la réalité financière, l’État ne pouvait pas se permettre de subvenir aux besoins des enfants et il était courant que les hommes abandonnent les mères. L’État a commencé à émettre des ordonnances de pensions alimentaires pour enfants en faveur des mères célibataires. Des brochures et dépliants ont été imprimés afin que les femmes connaissent leurs droits. Les tribunaux ont été orientés en faveur des femmes et plaçaient les enfants en priorité par rapport à l’intérêt financier des hommes. Un juge a notamment divisé le paiement d’une pension alimentaire en trois parce que la mère s’était retrouvée dans une relation avec trois pères potentiels.

Vie des LGBT transformée

La révolution russe a également changé la vie des personnes LGBT. Sous le tsar, l’homosexualité était interdite. C’était la ‘‘sodomie’’ qui était illégale, le lesbianisme était complètement ignoré, à l’instar de la sexualité des femmes en général. Après la révolution, l’homosexualité a été décriminalisée et toutes les lois homophobes ont été retirées du Code criminel en 1922.

Dans son essai ‘‘Sexe et sexualité en Russie’’, Jason Yanowitz a décrit l’impact de la révolution sur les personnes gays, lesbiennes et transgenres. Des mémoires de survivants montrent que de nombreux gays et lesbiennes ont compris la révolution comme une chance de pouvoir vivre une vie à ‘‘visage découvert’’. Le mariage de personnes de même sexe était légal. Il est difficile d’estimer à quel point cela était répandu car peu de recherches ont été effectuées en la matière, mais au moins un procès en justice a établi sa légalité.

Il y a également eu des cas de personnes qui ont décidé de vivre dans le genre opposé après la révolution. En 1926, il est devenu légal de changer de sexe sur les passeports. Les personnes intersexes et les trans ont reçu des soins médicaux et n’étaient pas diabolisés pour cela. La recherche sur ces questions a été financée par l’État et une autorisation a été accordée pour effectuer des chirurgies de réassignation de genre à la demande de patients. Des personnes ouvertement gays ont été autorisées à servir dans des postes gouvernementaux et publics. Georgy Tchitcherine, par exemple, a été nommé Commissaire du peuple aux Affaires étrangères en 1918. C’était un homme ouvertement gay avec un style extravagant. Il aurait été inconcevable qu’une telle figure puisse obtenir pareil rôle de premier plan dans un État capitaliste à la même époque.

En 1923, le Commissaire de la Santé a mené une délégation à l’Institut pour la science sexuelle à Berlin et a décrit les nouvelles lois autour de l’homosexualité comme étant ‘‘délibérément émancipatrices, largement acceptées dans la société, personne ne cherchant à les abroger.’’ [xiv]

La contre-révolution stalinienne attaque les conquêtes sociales

Après des années de guerre contre les partisans du tsar et les armées impérialistes décidées à briser le nouvel Etat des travailleurs, l’isolement de la révolution s’est fait crucialement sentir. Le contexte de défaites de la révolution allemande et d’autres soulèvements de la classe ouvrière en Europe a posé les conditions pour voir l’arrivée au pouvoir d’une bureaucratie personnifiée par Joseph Staline.

Cela a représenté une contre-révolution politique totale, le dictateur et sa bureaucratie utilisant des mesures autoritaires pour écraser la conscience ouvrière, son activisme et la démocratie dans son entièreté. En utilisant leur pouvoir pour empêcher les victoires du mouvement socialiste à l’étranger, ils ont ainsi consolidé leurs privilèges, ceux d’une bureaucratie au sommet d’une économie planifiée.

Cette contre-révolution s’est non seulement éloignée de la lutte pour le socialisme, une société dont la démocratie bat en son cœur et dans tous les domaines, mais a aussi consciemment attaqué les gains des femmes et des personnes LGBT. Les lois progressistes ont été supprimées. L’homosexualité a été criminalisée de nouveau. La famille patriarcale a été encouragée comme moyen de contrôle social.
Dans la célèbre chanson du mouvement des travailleuses du début du 20e siècle ‘‘Bread and Roses’’, les paroles qui disent que ‘‘la libération des femmes signifie notre libération à tous’’ résument bien la situation. Il était nécessaire pour la bureaucratie de s’en prendre aux conquêtes obtenues par les femmes dans le but de faire régresser la conscience ouvrière et l’activisme dans son ensemble.

Une incroyable source d’inspiration

L’arrivée au pouvoir de la bureaucratie, la trahison de la révolution par Staline ainsi que la suppression des gains réalisés ne diminuent en rien l’importance des Bolcheviques et de leur programme. Jamais auparavant les femmes n’avaient connu une telle participation dans la vie politique. Jamais une direction ou force politique n’avait tenté d’obtenir le soutien des femmes ou de la communauté LGBT et de prendre en compte leur qualité de vie et leur bonheur.

Certains des droits acquis par la révolution russe il y a près d’un siècle n’existent toujours pas aujourd’hui. Dans de nombreux pays persiste encore l’interdiction de l’avortement, comme en Irlande, où subsistent de puissants liens entre l’Etat et l’Eglise. La révolution d’Octobre reste un témoignage indéniable et une source d’inspiration. Celle-ci permet de démontrer la connexion inextricable entre la lutte contre toutes les formes d’oppression et la lutte de la classe ouvrière pour une transformation socialiste de la société. Il est incroyable que, par exemple, certains droits des transgenres aient été reconnus en Russie soviétique des décennies avant que le mouvement de libération des femmes et le mouvement gay ne se développent.

La restauration du capitalisme en Russie dans les années ’90 a été désastreuse. Le capitalisme néolibéral a inauguré une ère de déclin rapide des conditions de vie, ce qui, en plus de l’oppression épouvantable de la communauté LGBTQ en Russie, démontre la nature tout à fait réactionnaire du système capitaliste. Le capitalisme en Russie signifie en réalité bien autre chose que le progrès et la démocratie. Et les conquêtes sociales réalisées il y a un siècle par le mouvement marxiste sont un blâme pour le régime réactionnaire de Poutine, l’un des plus dangereux au monde pour les personnes LGBT.

Au printemps 2015, un mouvement d’émancipation a surgi en République irlandaise à l’occasion du référendum sur le mariage homosexuel. Un mouvement similaire s’est également développé en Irlande du Nord. C’est la preuve que la classe ouvrière désire une égalité sociale tout autant qu’économique et est prête à contester l’establishment capitaliste. Les femmes en Irlande ont fait les frais d’un régime d’austérité brutal. Ce sont celles-là même qui ont émergé pour jouer un rôle central dans le référendum, ainsi que dans la lutte contre la taxe sur l’eau dans le Sud.

La classe ouvrière est la force la plus puissante dans la société, et la révolution russe en est un exemple parfait. Ce n’est qu’avec un mouvement de masse des opprimés que l’on pourra mettre un terme à l’inégalité dont sont victimes les femmes, la communauté LGBT et les pauvres. Comme les Bolcheviques l’ont compris auparavant, nous sommes convaincus que le capitalisme ne tout peut simplement pas être vaincu sans l’implication des femmes et en particulier de celles de la classe ouvrière, qui sont au premier plan de la lutte contre la domination de l’élite capitaliste.

Notes

[i] VI Lenin, On the emancipation of Women, Progress Publishers, 1977, Pg 81
[ii] Jane McDermid and Anna Hillyar, Midwives of the Revolution – Female Bolsheviks and Women workers in 1917, UCL Press, 1999, pg 67-68
[iii] Ibid. pg 8
[iv] Ibid. pg 9
[v] VI Lenin, On the emancipation of Women, Progress Publishers, 1977, Pg 83
[vi] Karen M Offen, European Feminism 1700-1950, Standford University Press 2000, Pg 267
[vii]  Leon Trotsky, The Revolution Betrayed, Dover Publications 2004, Pg 113
[viii] Barbara Alpern Engel, Women in Russia 1700-2000, Cambridge University Press 2004, pg 143
[ix] Ibid. pg 142
[x] Alexandra Kollontai, Communism and the Family, 1920
[xi] From Jason Yanowitz’s podcast, “Sex and Sexuality in Soviet Russia, http://wearemany.org/a/2013/06/sex-and-sexuality-in-soviet-russia
[xii] Leon Trotsky, The Revolution Betrayed, Dover Publications 2004, Pg 112
[xiii] http://wearemany.org/a/2013/06/sex-and-sexuality-in-soviet-russia
[xiv] Ibid.

“Un pilier de force” – Les luttes anti-oppression et le processus révolutionnaire

Réflexions sur le marxisme et l’oppression

Par Laura F, 22 juin 2023 dans ‘Socialist Alternative’ (Marxist Journal of the Socialist Party – ASI-Irlande, n°18, été 2023)

[Note de Traduction : Pour le confort de lecture, certains paragraphes ne sont accordés inclusivement qu’au premier nom toutefois l’écriture inclusive et neutre s’applique à tout le texte. Merci pour votre compréhension`]

“Nous devons mener la lutte des femmes politiquement opprimées et non libres dans la voie générale de la libération du prolétariat, tout comme nous le faisons pour les peuples et les nationalités opprimés. La revendication de l’égalité politique totale des femmes devant la loi et dans la vie quotidienne deviendra un point de départ et un pilier de la lutte prolétarienne pour la conquête du pouvoir politique… Cette revendication [de l’égalité des femmes] signifie bien plus que d’en finir avec les préjugés, les coutumes et les pratiques ; bien plus que d’en finir avec les privilèges masculins. Elle devient une lutte contre la domination de la classe bourgeoise et l’État de la classe bourgeoise, et se confond avec l’élan du prolétariat vers la conquête du pouvoir d’État”.1 (souligné par nous)

Il s’agit d’une citation de Clara Zetkin, féministe socialiste d’avant-garde, une géante du mouvement marxiste qui a joué un rôle essentiel en Allemagne et dans le monde à la fin du 19e et au début du 20e siècle. La formulation de 1921 est peut-être archaïque, mais son message visionnaire est on ne peut plus actuel. Analysons-le en termes plus contemporains.

Pour Zetkin, les socialistes doivent s’efforcer de diriger la lutte féministe, à laquelle elle attribue une importance stratégique. En plaçant les revendications féministes au sein du mouvement de la classe ouvrière, Zetkin les voit se fondre dans “une lutte contre la domination de la classe bourgeoise” – une lutte socialiste contre la société de classe, le capitalisme et la classe dirigeante capitaliste. En outre, ce processus ajoute de la valeur et de l’impulsion au processus révolutionnaire de la classe ouvrière lui-même. L’adoption de cette approche s’avérera être un “pilier de force” pour le mouvement de la classe ouvrière. Zetkin ne mâche pas ses mots.

Le marxisme est souvent accusé à tort de ne pas tenir compte des différentes formes d’oppression, d’être intrinsèquement “réductionniste de classe” – privilégiant l’exploitation de classe par rapport à d’autres formes d’oppression telles que le racisme, le sexisme et la LGBTQIAphobie, dont il minimise voire ignore les ravages. Il s’agit d’une conception erronée, comme nous allons le montrer, malgré la litanie des erreurs commises par de nombreuses traditions de gauche sur la question. En fait, notre organisation a écrit une analyse des déficiences de notre propre tradition en ce qui concerne la lutte contre l’oppression de genre, en vue de les rectifier. Si c’est dans le réformisme de gauche, les bureaucraties syndicales conservatrices et la tradition stalinienne qu’on trouve les approches les plus ahurissantes et les plus médiocres sur l’oppression, il y a encore des groupes trotskystes autoproclamés qui fulminent et délirent contre la “politique d’identité” d’une manière qui ressemble à un discours de droite, et qui continuent à donner une mauvaise réputation au marxisme2. Dans cette version vulgaire et fallacieuse du marxisme, la “politique d’identité” est le principal outil de division utilisé par la classe dirigeante, et non le sexisme, le racisme, la transphobie, etc.

Le marxisme est une philosophie qui, de manière optimiste et humaniste, défend une lutte unie et globale de la classe ouvrière contre le capitalisme – une vision et une perspective auto-émancipatrices pour les exploité.e.x.s et les opprimé.e.x.s eux-mêmes afin qu’ils se soulèvent contre la domination de la classe capitaliste. Il montre l’urgence et la nécessité de construire une lutte déterminée qui puisse non seulement retirer les richesses, les ressources et l’industrie de la société des mains du secteur privé, mais aussi s’opposer à l’État capitaliste qui protège le statu quo. Par le biais de ce mouvement démocratique des masses par en bas, une alternative à l’État doit être activement construite. Cette perspective révolutionnaire de rupture avec le capitalisme – centrée sur le pouvoir unique d’un mouvement uni de la classe ouvrière imprégné de politiques socialistes – est au cœur du marxisme.

Ce processus révolutionnaire, et ce mouvement socialiste unifié de la classe ouvrière, sont profondément et inextricablement liés à la lutte contre l’oppression. Sans cette dernière, le processus révolutionnaire est impensable – impossible. La radicalisation, le ferment social, l’ajout de valeur et d’impulsion au mouvement de la classe ouvrière – comme le dit Zetkin ci-dessus – qui découlent des luttes contre l’oppression font partie intégrante du processus révolutionnaire. L’oppression est un outil de la domination capitaliste. Elle doit donc être remise en question dans le cadre de tout mouvement qui lutte véritablement contre le capitalisme. En outre, le mouvement de la classe ouvrière ne peut pas être mené uniquement sur le lieu de travail s’il veut réussir à défier et vaincre la classe et le système capitalistes – et pour qu’il soit capable de défier le pouvoir dans son ensemble, il doit être capable de prendre en compte toutes les facettes de la vie sociale.

 L’approche marxiste n’est jamais de diminuer son féminisme ou son anti-racisme pour donner plus d’importance à l’oppression et l’exploitation de classe. Il s’agit de renforcer les luttes contre l’oppression de toutes les manières possibles tout en les ancrant dans une perspective qui peut permettre de gagner la liberté véritable, complète et durable. Cet article tentera 1) de résumer certaines caractéristiques de l’approche marxiste de la lutte contre l’oppression ; 2) d’éclairer brièvement les problèmes de la stratégie libérale de lutte contre l’oppression ; et 3) de réfuter l’idée selon laquelle le marxisme est un réductionnisme de classe, reléguant les revendications et les luttes contre l’oppression au second plan.

1. Les caractéristiques de l’approche marxiste de la lutte contre l’oppression

Nous allons tenter de résumer l’approche marxiste de la lutte contre l’oppression par les éléments suivants :
a) une analyse de l’origine de l’oppression
b) la reconnaissance de l’interconnexion de l’oppression et de l’exploitation
c) l’auto-émancipation
d) une approche toujours consciente et toujours combative

A. Posséder une analyse de l’origine de l’oppression et être déterminé à faire avancer la lutte contre cette oppression. 

En bref, l’oppression sous toutes ses formes est ancrée dans le capitalisme et reproduite par celui-ci : un système intrinsèquement patriarcal, bi-genré, raciste, écologiquement destructeur et oppressif. L’oppression fondée sur le genre et la sexualité trouve ses racines dans les débuts des premières sociétés divisées en classes. Le racisme a une durée de vie beaucoup plus courte dans l’histoire, puisqu’il est intrinsèquement lié au développement du capitalisme et de l’impérialisme. Pendant que le capitalisme s’est d’abord développé en Europe, l’expansion sans fin à la recherche de nouveaux marchés, de nouvelles ressources et de nouvelles sources de main-d’œuvre faisaient partie de la nature du système; d’où la colonisation de l’Afrique et de l’Asie, le nettoyage ethnique des peuples indigènes des Amériques et les horreurs de la traite des esclaves dans l’Atlantique. Ces horreurs ont été perpétrées dans l’intérêt du profit, mais elles ont également nécessité une catégorisation et une stratification des peuples sur la base d’un nouveau critère, la “race” (un concept qui, bien entendu, n’a pas de fondement biologique). 

Le racisme reste aujourd’hui un outil idéologique puissant pour diviser la classe ouvrière et régner sur elle, et pour justifier la surexploitation continue du Sud de la planète. En Europe et en Amérique du Nord, les migrant.e.x.s et les personnes de couleur font l’objet d’une répression systémique de la part de l’État et sont concentrés dans les secteurs les plus exploités de l’économie, tout cela au profit du système. Le capitaliste renforce et reproduit ces formes d’oppression, ainsi que d’autres, en un tissu inextricable.

L’approche marxiste de la lutte contre l’oppression doit toujours garder en tête que l’oppression est enracinée dans le capitalisme, un système fondé sur l’exploitation systématique des travailleur.se.x.s et des pauvres – la grande majorité de la société – et de l’environnement, à la recherche de profits pour une élite minuscule. Cela signifie qu’il faut avoir une vision claire du type de lutte et de changement socialistes nécessaires pour mettre fin à l’oppression ; qu’il faut intégrer consciemment cette compréhension dans chaque acte ; qu’il faut comprendre qui sont nos ennemis – la classe capitaliste et son système, y compris les États qui soutiennent sa domination, et qui sont nos alliés potentiels – les exploité.e.x.s et les opprimé.e.x.s du monde entier qui ont un intérêt commun à déraciner le système qui engendre l’oppression. En construisant nos luttes contre l’oppression, nous pouvons “marcher séparément, mais frapper ensemble” – en cherchant à construire le mouvement le plus large possible contre toutes les formes d’injustice et d’oppression, mais avec l’objectif clair de rassembler et de diriger avec une approche et un programme ancré dans l’anti-capitalisme, le socialisme, et l’unité de classe dans la lutte.

Comme l’a montré l’analyse profonde de Marx sur le capitalisme, l’exploitation des travailleurs est l’élément central du capitalisme. Les profits sont formés du travail non rémunéré de la classe ouvrière. Le capitaliste rémunère le travailleur juste assez pour reproduire sa force de travail. La force de travail du travailleur produit cependant plus de valeur qu’elle n’en coûte – une plus-value que le capitaliste réquisitionne. Ainsi, la source des profits capitalistes réside dans la capacité à rémunérer les travailleurs en deçà de la valeur totale de leur travail, c’est-à-dire à les exploiter. Cette exploitation est une contradiction inhérente au capitalisme, qui sous-tend l’injustice et l’inégalité au cœur du système. Mais cela signifie aussi que les travailleurs sont naturellement dotés d’un pouvoir potentiel. Un mouvement organisé de travailleur.se.x.s dispose d’un pouvoir particulier pour frapper au cœur du système qui maintient la domination de classe.

Derrière cette contradiction centrale du capitalisme, et intégrée à celle-ci, se trouve l’inégalité de genre patriarcale du capitalisme. Le système exige une répartition des rôles de genre binaire et rétrograde, notamment pour le travail reproductif non rémunéré et sous-payé qui reproduit la force de travail pour le capitalisme, effectué principalement par les femmes de la classe ouvrière. Ce travail s’effectue souvent dans les limites de la structure familiale patriarcale du capitalisme, mais aussi au sein de la main-d’œuvre rémunérée, notamment dans les secteurs de la santé et de l’éducation, qui sont dominés par les femmes. Oxfam a estimé la valeur du travail non rémunéré des femmes et des filles dans le monde à 10,8 billions de dollars par an, soit plus de deux fois la taille de l’industrie technologique mondiale.

Sans la reproduction de la force de travail, il ne peut y avoir de profit. Ainsi, l’oppression sexuelle et l’imposition de la binarité de genre n’existent pas simplement dans le système et autour de lui d’une manière détachée, elles y sont inextricablement liées – dans le cas présent, en raison du fonctionnement interconnecté des sphères de la production et de la reproduction.

De même, l’extraction des ressources et l’exploitation de la nature qui sont constantes sous le capitalisme – avec son besoin rapace d’augmenter les profits quel qu’en soit le coût – reproduit actuellement une forme de néocolonialisme au niveau mondial. La crise des réfugiés résultant du changement climatique est un autre facteur actif et actuel des inégalités racistes du capitalisme. Les réfugiés climatiques pourraient atteindre 1,2 milliard d’ici 2050 si les tendances actuelles se maintiennent. 

L’oppression – un assujettissement systémique – se croise et s’entrecroise bien sûr avec l’exploitation. Les infirmières et le personnel soignant sont sous-payé.e.x.s et sous-estimés pour des raisons de genres – en l’occurrence, en raison de la faible valeur générale attachée à ce qui est considéré comme un travail de soins “féminin” dans le cadre du capitalisme patriarcal. Iels sont également exploités en tant que travailleurs, et plus encore dans les périodes de pandémie. De même, les travailleur.se.x.s migrants sont régulièrement confrontés à une exploitation encore plus intense en tant que travailleurs. 

Ces exemples ne sont qu’un aperçu de la myriade de liens entre l’oppression et l’exploitation. En outre, l’effet radicalisant de l’oppression sur ceux qui y sont confrontés, ainsi que la division de classe à laquelle la majorité de ceux qui ont une identité opprimée sont également confrontés, créent une radicalisation accrue qui peut propulser ces secteurs de la classe ouvrière et des pauvres à l’avant-garde de la lutte et de la politisation. Iels peuvent être parmi les premier.e.x.s à tirer des conclusions radicales et révolutionnaires de plus grande portée. 

C. Auto-Emancipation

“La vérité, qui n’est pas pleinement reconnue, même par ceux qui sont soucieux d’agir positivement en faveur de la femme, est que celle-ci, à l’instar de la classe ouvrière, est soumise à l’oppression, que sa condition, comme celle des ouvriers, se détériore inexorablement.
Les femmes sont soumises à une tyrannie masculine organisée comme les ouvriers sont soumis à la tyrannie organisée des oisifs. Même lorsque ceci est saisi, il ne faut jamais se lasser de faire comprendre que pour les femmes, comme pour les travailleurs, il n’y a pas dans la société actuelle de solution effective aux difficultés et aux problèmes qui se présentent. Tout ce qui est fait, quel que soit le cortège de trompettes qui l’annonce, n’est que palliatif, non pas solution. Les couches opprimées, les femmes et ceux qui sont directement producteurs, doivent comprendre que leur émancipation sera le fait de leur action.Eleanor Marx and Edward Aveling (souligné par nous)

Eleanor Marx, fille de Karl et socialiste révolutionnaire d’avant-garde, en défendant de tout son être la politique de son père, a cherché à intégrer les revendications et les luttes féministes dans le mouvement ouvrier et socialiste de la première heure. Dirigeante légendaire et appréciée de la classe ouvrière – organisatrice des dockers, des gaziers, des ingénieurs et des mineurs – qui a pris la parole lors de la première manifestation du 1er mai à Londres en 1890, Eleanor Marx s’est radicalisée et a développé sa pensée politique dès l’enfance et l’adolescence en suivant l’oppression coloniale du peuple irlandais par la classe dirigeante britannique, en écrivant et en faisant campagne contre celle-ci. Écrivant ici dès 1886 aux côtés de son compagnon Edward Aveling (nous reviendrons sur lui plus tard), elle reconnaît non seulement la nature patriarcale du mode de production capitaliste, mais elle plaide aussi explicitement en faveur de l’auto-émancipation des femmes elles-mêmes – et il en va de même pour tous les peuples confrontés à un type particulier d’asservissement systémique. 

Celles et ceux qui subissent une forme particulière d’oppression ont un rôle central à jouer dans la lutte contre celle-ci. Iels comprennent mieux que quiconque ce que cela signifie d’y être soumis. En outre, le fait de participer activement à une lutte collective constitue une expérience de radicalisation et de politisation : elle permet souvent de prendre conscience de la nature systématique de l’oppression, de dissiper les illusions sur le système et d’illustrer concrètement la nécessité d’une lutte et d’une solidarité déterminées pour mettre en œuvre un quelconque changement. Cela peut propulser ces personnes dans un rôle de premier plan au sein du mouvement de la classe ouvrière dans son ensemble – à l’instar des femmes et des personnes LGBTQIA+ en première ligne contre la dictature iranienne lors de la révolte sociale “Femme, vie, liberté” déclenchée en septembre 2022.

Le fait que des personnes opprimées s’activent pour lutter contre leur propre oppression est intrinsèquement positif pour l’ensemble de la classe ouvrière, y compris pour ceux qui ne subissent pas directement cette forme d’oppression. La misogynie, le racisme, la LGBTQIA+phobie, etc. sont odieux en eux-mêmes et ont des conséquences délétères, parfois mortelles, pour celles et ceux qui en sont victimes. En plus d’être intégrées et reproduites de multiples façons par le système capitaliste lui-même, elles sont également des outils essentiels de la classe dirigeante capitaliste qui a besoin de divisions parmi les exploité.e.x.s et les opprimés afin de maintenir son pouvoir. 

En plus d’obtenir de nouveaux droits, les mouvements collectifs de lutte contre l’oppression combattent les divisions, les préjugés et les idées rétrogrades au sein de la classe ouvrière, qui nuisent à la solidarité. L’explosion des manifestations multiraciales de masse Black Lives Matter dans les rues du monde entier après le meurtre de George Floyd aux États-Unis le 25 mai 2020, qui a eu des répercussions sur l’île d’Irlande, en donne un aperçu. C’était la première fois que des manifestations antiracistes de grande ampleur étaient menées par des Noirs, en particulier des jeunes Noirs. La profondeur du racisme et son bilan brutal ont été dénoncés par ceux qui ont fait entendre leur voix. La réalité du fait d’être “Noir et Irlandais” et la profonde blessure et l’aliénation ressenties par ceux à qui l’on demande tous les jours : “D’où venez-vous ? Non, d’où venez-vous vraiment ?”, en raison des préjugés racistes largement répandus, a été introduite dans le débat public d’une manière qui n’aurait jamais pu se produire si cela n’avait pas été fait principalement par celles et ceux qui subissent l’oppression. Ce débat a eu un impact profond et a permis à de nombreux jeunes et membres de la classe ouvrière d’origine blanche de prendre conscience de la nécessité de lutter davantage contre le racisme. Aux États-Unis, la révolte de juin 2020 de BLM a manifestement fait progresser l’attitude du public – avec une augmentation de 17 % du soutien au mouvement dans l’ensemble du pays au cours des deux semaines de manifestations après que l’assassinat de George Floyd ait été rendu public. 

De plus, pour s’attaquer à l’oppression à la racine, cette solidarité n’est pas seulement utile, elle est essentielle. “les femmes et ceux qui sont directement producteurs, doivent comprendre que leur émancipation sera le fait de leur action”, dit Eleanor Marx. La classe ouvrière, unie, politiquement consciente et organisée comme socialiste, dispose d’un pouvoir particulier pour déraciner la propriété privée des richesses au cœur du capitalisme. Canaliser ce pouvoir et l’associer à chaque révolte contre les multiples failles du système est la seule façon de menacer, et d’autant plus de vaincre, le système qui perpétue l’oppression. 

D. Toujours conscient, toujours combatif

Dans une approche marxiste sérieuse et combative, il n’y a pas de place pour le déterminisme ou le fatalisme. Toute son essence, c’est que les exploités et les opprimés prennent leur destin en main dans une lutte consciente. Cette lutte consciente implique que ceux qui sont organisés en tant que marxistes recherchent toujours des moyens permettant à toute section opprimée ou exploitée d’avancer dans la lutte ; qu’ils aident cette lutte dans la mesure du possible à remporter des victoires ; qu’ils approfondissent la solidarité active d’autres sections exploitées et opprimées envers cette lutte, en augmentant sa portée et en élevant simultanément la conscience de classe ; et de toujours chercher à remplir l’appel d’air que toute lutte collective crée pour ceux qui y prennent part, en augmentant le nombre de ceux qui sont conscients et organisés dans le mouvement révolutionnaire socialiste.

 L’approche “toujours consciente, toujours combative” ne concerne pas seulement la question de l’avancée de la lutte chaque fois que cela est possible ; elle concerne également la lutte consciente au sein du vaste mouvement de la classe ouvrière, et même au sein de nos propres organisations politiques de la gauche socialiste, afin d’élever la conscience et de remettre en question chaque vestige de préjugé, qui est un poison pour la solidarité. En fait, c’est une chose à laquelle nous devons prêter une attention particulière en cette période historique, alors que la vague féministe et LGBTQIA+ qui a déferlé des années 2010 aux années 2020 est confrontée à un tel retour de bâton de la part de l’extrême droite. Les attaques contre les acquis de MeToo, l’offensive vicieuse contre les transgenres, tout cela doit faire l’objet d’une riposte vigoureuse, y compris au sein du mouvement syndical et de tous les mouvements de gauche. 

Cette bataille au sein du mouvement ouvrier a été évoquée par Lénine lors d’une conversation avec Clara Zetkin en 1920 :

“Malheureusement, nous pouvons encore dire de beaucoup de nos camarades : “Grattez le communiste et un philistin apparaîtra”. Certes, il faut gratter les points sensibles, comme leur mentalité à l’égard des femmes… Nous devons extirper le vieux point de vue du propriétaire d’esclaves, tant au sein du Parti que parmi les masses. C’est l’une de nos tâches politiques, une tâche tout aussi urgente que la formation d’un personnel composé de camarades, hommes et femmes, ayant reçu une formation théorique et pratique approfondie pour le travail du Parti parmi les femmes travailleuses.”

Dès 1902, dans son ouvrage phare “Que faire ?”, Lénine a expliqué clairement ce que signifie réellement la conscience de classe, distincte de la “conscience syndicale”. En élevant la conscience de classe, Lénine préconise que les militants socialistes soient des “tribuns du peuple” qui s’élèvent contre toutes les injustices commises par le système – quelle que soit la classe touchée – dans un effort pour s’opposer véritablement au système et construire la conscience et la puissance de la classe ouvrière. 

Le projet socialiste n’est pas un projet étroit. Il s’ensuit que toute vision étroite de ce qui constitue la conscience et la lutte de la classe ouvrière – par exemple une vision qui la limite uniquement ou principalement à des questions de salaires et de conditions sur le lieu de travail, ou les approches économistes – ne pourra jamais y parvenir. La révolution sociale est l’acte ultime de la créativité humaine, forgée dans la lutte à un moment intense, cinétique, plein de promesses, de potentiel et d’espoir. Dans ces conditions, comment une organisation marxiste digne de ce nom, fondée réellement sur le type de rupture révolutionnaire objectivement nécessaire pour l’humanité et la planète,  pourrait-elle esquiver les questions d’oppression, par exemple en ne luttant pas contre les préjugés et les habitudes oppressives que la classe a absorbés par le biais de la culture capitaliste dominante qui la conditionne?

Le type de changement dont nous avons besoin ne permet pas d’avoir une approche hésitante, qui trahirait en fait un manque de perspective marxiste. De même, quand on s’engage dans la lutte contre l’oppression, on ne peut pas se permettre de zigzaguer ou d’être dans la demi-mesure. Ce n’est pas une question abstraite. Observez la révolte “Femme, vie, liberté” en Iran : un mouvement révolutionnaire déclenché par un acte de violence de l’État patriarcal en septembre 2022, imprégné dans toutes ses facettes de la revendication de liberté des femmes et des personnes LGBTQIA+, et qui saisit l’ensemble de la classe ouvrière et de la vie politique et sociale. C’est un exemple vivant, actuel, de l’importance des questions d’oppression pour gagner la direction d’un programme de changement socialiste. 

L’approche “toujours conscientes, toujours combatives” était évidente dans la pratique des femmes marxistes dans le mouvement historique qui ont incarné cette lutte de toutes les manières, y compris en établissant des structures et des conférences internationales pour organiser et promouvoir un féminisme de la classe ouvrière en tant que composante vitale du mouvement plus large de la classe ouvrière. La première conférence internationale des femmes socialistes a eu lieu dès 1907, parallèlement à une conférence de l’Internationale socialiste, fondant ainsi un mouvement international de femmes socialistes. La conférence de 1910 a débouché sur la proposition d’instaurer la Journée internationale des femmes, aujourd’hui célébrée le 8 mars. Cette activité au nom des femmes marxistes a souvent été accueillie avec passivité, indifférence et parfois hostilité par nombre de leurs camarades masculins conservateurs. Une résolution adoptée lors de la conférence des femmes de 1907 reprenait explicitement cette question, en déclarant que : 

“Dans l’ensemble, en ce qui concerne les intérêts et les droits des femmes, les décisions de la [Deuxième] Internationale n’ont été appliquées que dans la mesure où les femmes socialistes organisées ont pu forcer les organisations prolétariennes de chaque pays à le faire”. 

Nous voyons ici comment l’élément auto-libérateur d’une approche marxiste de la lutte contre l’oppression est lié à l’aspect “toujours conscient, toujours combatif”. Il convient de noter que bon nombre des femmes marxistes qui se sont engagées dans cette lutte ont également défendu une position révolutionnaire et anti-impérialiste, car la trajectoire de plus en plus réformiste de beaucoup de leaders de la Deuxième Internationale les a fait sombrer dans la trahison brutale, y compris en ne s’opposant pas à l’impérialisme de la Première Guerre mondiale.

2. Problèmes posés par l’approche libérale de la lutte contre l’oppression

Un féminisme ou un antiracisme libéral se définit par une approche qui s’inscrit dans les paramètres du système capitaliste. Toute approche de la lutte contre l’oppression qui est en fin de compte libérale est incapable de mettre fin à cette oppression et, ce faisant, tend souvent à s’accommoder et à faire des compromis avec le statu quo oppressif d’une manière qui peut subvertir les demandes et les besoins des groupes opprimés en lutte. L’approche libérale ne voit pas l’importance de la division du capitalisme en classes – ni les obstacles multiples auxquels sont confrontés les travailleur.se.x.s issus d’identités opprimées, ni le pouvoir de la lutte unie de la classe ouvrière dans la riposte à la classe et au système capitalistes. L’engagement libéral en faveur de la liberté individuelle est souvent défini par une perspective individualiste, sans vision de l’enracinement de l’oppression dans le capitalisme et la société de classes, ou s’opposant à cette vision. L’approche libérale tend également à ignorer la “lutte d’en bas” collective, qui est la manière la plus efficace de combattre l’oppression. 

Clara Zetkin, dont les mots ont constitué notre salve d’ouverture, combattait les féministes des “droits de la femme bourgeoise” – les femmes de la classe d’élite qui ne rompaient pas de manière significative avec les hommes de leur classe et le système de domination de classe. Elle était particulièrement virulente lorsque leurs revendications ou leur approche entraient en conflit avec les intérêts des femmes de la classe ouvrière et des pauvres, quel que soit leur genre. Dans un exemple de conflit avec les féministes bourgeoises, et accessoirement avec la direction de plus en plus conservatrice et réformiste du SPD, Zetkin a refusé de cosigner une pétition qui demandait docilement une amélioration du droit démocratique de se réunir pour les femmes, d’une manière qui ignorait les revendications de l’ensemble du mouvement ouvrier et socialiste pour un changement plus large à cet égard. Elle a comparé leur appel timide, dégoulinant de pusillanimité, à l’état d’esprit des féministes bourgeoises, elles aussi conditionnées par leur bulle élitiste, qui avaient publié un an plus tôt une pétition odieuse prônant la criminalisation des travailleuses du sexe.

Il est évident qu’il existe un clivage de classe au sein des préoccupations féministes, antiracistes et d’autres luttes contre l’oppression. Les approches dont les antagonismes de classes sont les plus évidents sont le féminisme, l’antiracisme, l’anti-LGBTQIAphobia etc. ouvertement capitalistes, qui saluent l’augmentation de la diversité (généralement limitée) dans les conseils d’administration des grandes entreprises qui perpétuent l’oppression, l’exploitation et la catastrophe écologique dans leurs activités ; ou la représentation dans les gouvernements capitalistes qui attaquent les moyens de subsistance de la classe ouvrière, ou qui utilisent des arguments “féministes” pour justifier l’impérialisme.

Nous pouvons de plus en plus ajouter à cette liste un “féminisme” bourgeois et transphobe. Le “terf-isme” de JK Rowling et consorts – elle-même personnellement super-riche, probablement milliardaire – renforce de plus en plus la dichotomie de genre archaique, dont le système capitaliste a grandement besoin, tout en s’alignant sur des forces d’extrême droite de plus en plus nombreuses qui cherchent à écraser la vague féministe et LGBTQIA+, et qui ont les migrant.e.x.s et les personnes de couleur dans leur ligne de mire. Toutes ces approches s’apparentent à des tentatives, de la part des représentants du statu quo, de coopter le langage ou certaines questions des campagnes et des mouvements de lutte contre l’oppression. Il s’agit donc d’une tentative consciente des intérêts de la classe dominante de neutraliser ou d’étouffer les mouvements de lutte contre l’oppression.

Cependant, au sein même des mouvements actifs de lutte contre l’oppression, malgré leurs contradictions, les approches libérales de la lutte contre l’oppression abondent inévitablement, y compris parmi de nombreux activistes et organisations qui peuvent également avoir des qualités positives, et qui peuvent même faire des déclarations anticapitalistes de temps à autre. En voici certaines :

Le point de vue selon lequel celles et ceux qui ne subissent pas l’oppression non seulement bénéficient de l’oppression, mais ont un intérêt direct à la maintenir. S’il est manifestement vrai que seuls ceux qui subissent une forme particulière d’oppression peuvent comprendre ce qu’ils ressentent, toute notion implicite ou explicite qui prend les avantages relatifs qu’une partie de la classe ouvrière peut posséder par rapport à une autre partie, et qui théorise qu’il y a un intérêt direct de la part de cette dernière à perpétuer cette oppression, est insidieuse. Bien entendu, les hommes, les Blancs, les personnes cis bénéficient d’avantages qui découlent de l’oppression, certains matériels, d’autres liés au statut social, à la perception de soi. Toutefois, ils ne modifient en rien l’intérêt primordial qu’ont les membres de la classe ouvrière appartenant à ces groupes à contester l’oppression parce qu’elle les lie à un système qui les exploite également. En outre, toute idée selon laquelle une partie de la classe ouvrière a intérêt à maintenir le statu quo est teintée d’illusions sur le capitalisme – un système en décomposition qui se précipite de plus en plus vers une catastrophe écologique et qui est incapable de répondre aux besoins de la grande majorité de l’humanité. La vérité est qu’il est dans l’intérêt urgent de la classe ouvrière au sens le plus large du terme de s’unir pour démanteler ce système.

De plus, cette approche libérale de la politique identitaire est préjudiciable aux besoins objectifs de tout potentiel mouvement anti-oppression, qui nécessite la mise en place d’une solidarité aussi large que possible pour le soutenir et lui donner plus de pouvoir. Cette approche se traduit parfois par l’idée que seules les personnes directement touchées par une oppression donnée devraient en parler. Bien sûr, ceux qui subissent les ravages de cette oppression devraient être les voix centrales de tout mouvement concernant leurs problèmes, mais en fait, nous avons besoin de toute urgence d’approfondir la solidarité, d’élargir la riposte – en demandant à ceux qui, au sein du mouvement de la classe ouvrière, sont cis de s’exprimer haut et fort pour soutenir leurs frères et sœurs trans, ou aux hommes cis de s’exprimer contre la masculinité toxique. Oui, nous en avons absolument besoin et cela devrait être encouragé dans nos luttes. Dans la pratique, cette approche libérale de la politique identitaire peut donner l’idée que les hommes de la classe ouvrière n’ont pas besoin de se préoccuper de l’oppression des femmes et ainsi de suite – en détournant les luttes contre l’oppression, plutôt que d’en faire des préoccupations centrales pour l’ensemble du mouvement de la classe ouvrière.

– Découlant du point précédent, le pessimisme quant au potentiel de solidarité de classe tend à se manifester par une limitation du changement recherché. Parfois, ce changement limité s’inscrit dans une quête louable visant à modifier des attitudes rétrogrades et oppressives, mais cette quête est vouée à l’échec si elle ne s’accompagne pas d’une tentative dynamique de construire des luttes et des mouvements actifs qui visent consciemment et principalement le système, et si elle ne s’inscrit pas dans un programme et une perspective globaux visant à s’attaquer à la propriété privée des richesses – les racines structurelles de l’oppression et de l’exploitation. Dans d’autres cas, cette approche peut isoler les différentes luttes des identités opprimées les unes des autres, pour ensuite se replier sur une politique très libérale et basée sur la représentation.

– Une vision non pas marxiste, mais identitaire des classes. Certains considèrent la classe ouvrière comme une identité, une parmi tant d’autres dans le cadre du capitalisme. Certains s’identifient à la classe ouvrière avec fierté, en embrassant une culture et une tradition particulières, mais ne parviennent pas à considérer la classe ouvrière comme le font les marxistes – comme la classe créatrice de la richesse détenue par la classe capitaliste. Par conséquent, le potentiel pouvoir libérateur d’une classe ouvrière en lutte unie dans toute sa diversité, alliée à tous les pauvres et opprimés du monde, est ignoré.

– Parfois, au sein des mouvements, les groupes et les militant.e.x.s pivotent sur un axe ultra-gauche/libéral, conservant des éléments de l’approche libérale de la politique identitaire, mais coexistant de manière contradictoire avec des idées plus radicales. Nous entendons par là les idées selon lesquelles le capitalisme et les institutions étatiques oppressives telles que les prisons devraient être abolis – idées bienvenues ! – mais sans une stratégie, un programme et une perspective clairs, enracinés dans la politique de classe, ces idées retombent le plus souvent dans l’approche libérale. Beaucoup de ceux qui s’identifient comme abolitionnistes du système carcéral peuvent illustrer cette approche : d’un côté, la demande d’abolition est présentée d’une manière brutale qui semblerait impliquer la suppression pure et simple de ces institutions du jour au lendemain et donc aliéner inutilement beaucoup de gens ordinaires qui peuvent être préoccupés par ce que cela signifierait. De l’autre, dès que l’on aborde les détails, ce qui est proposé est réformiste et libéral – par exemple le transfert progressif de certaines fonctions de la police aux travailleur.se.x.s sociaux, une approche imprégnée de l’illusion que le système capitaliste et son État pourraient se passer de leurs propres appareils répressifs de leur plein gré.

L’une des caractéristiques de la vague féministe actuelle qui a débuté dans les années 2010 est qu’on a vu de la part des éléments les plus combatifs, les plus jeunes et les plus populaires du mouvement, des impulsions à dépasser les approches libérales de la politique identitaire. Il s’agit notamment de reconnaître que c’est le système tout entier qui perpétue la violence de genre – par exemple, l’hymne “le violeur, c’est toi” qui a vu le jour au Chili et qui visait directement les institutions de l’État – et de s’attaquer aux approches limitatives et contre-productives, telles que les grèves ou manifestations “réservées aux femmes”.

Parfois, cela a été formulé comme la demande d’un mouvement “intersectionnel”. Au Mexique, les jeunes du mouvement Ni Una Menos qui mettent l’accent sur leur intersectionnalité le font pour contrer les féministes anti-trans qui sont encore très présentes dans le mouvement. La demande d’intersectionnalité émanant de la base des mouvements anti-oppression est également souvent le signe d’un rejet de la politique identitaire libérale qui sépare grossièrement les différents peuples opprimés et exploités les uns des autres et qui, dans le meilleur des cas, ne tient pas compte de la division des classes.

Sojourner Truth s’exclamant “Ne suis-je pas une femme? ” en 1851, Claudia Jones qui écrivait sur la “super-exploitation” des femmes noires, pauvres et de la classe ouvrière en 1949, le Combahee River Collective écrivant en 1977 sur la nécessité d’une approche prenant en compte la classe, le genre, la sexualité et la race – avant que le terme “intersectionnalité” ne soit inventé, les femmes noires radicales et féministes ont contribué de manière importante à ce que l’intersection de la race et du genre soit prise en compte au sein des mouvements féministes, antiracistes et de la classe ouvrière.

Le concept d’intersectionnalité – selon lequel les différentes oppressions se croisent et modifient la nature de l’expérience de l’oppression – est indéniable. L’oppression intensifiée et multiforme à laquelle sont confrontées les femmes noires, en particulier les femmes de la classe ouvrière et les femmes pauvres, en est un exemple clair. Il existe une myriade d’exemples déchirants, mais nous pouvons en citer un à titre d’illustration : l’inégalité des taux de mortalité maternelle à laquelle sont confrontées les femmes de couleur et leurs bébés. Aux États-Unis, où la mauvaise situation des personnes enceintes noires et de leurs bébés est connue depuis des années, une nouvelle étude vient encore illustrer ce fossé. Une étude à grande échelle des naissances en Californie a révélé des disparités considérables entre les patients riches et pauvres. Cependant, les taux de mortalité maternelle et infantile étaient aussi élevés chez les femmes noires aux revenus les plus élevés que chez les femmes blanches aux revenus les plus faibles, ce qui donne une idée de la profondeur du racisme anti-noir.

Plus qu’une double ou triple oppression cumulative ou additive, le concept selon lequel différentes oppressions se heurtent et créent quelque chose de qualitativement différent dans le processus, trouve un fort écho chez celles et ceux qui vivent cette dure réalité parce qu’il est absolument correct. 

Cela dit, l’intersectionnalité elle-même est limitée. Le concept lui-même, qui n’est pas nécessairement ancré dans un cadre analytique ou une philosophie plus large, est extrêmement malléable, ce qui est problématique. En réalité, il est possible d’y souscrire, puis de le fusionner avec toutes sortes d’approches libérales de la politique identitaire. Il peut être placé dans un cadre philosophique postmoderne et dans une théorisation académique qui s’oppose fondamentalement au point de vue de classe. Le fait qu’elle soit si malléable la rend ouverte à la cooptation par les forces les plus bourgeoises. Kamala Harris, célèbre pour sa politique de “loi et ordre” lorsqu’elle était procureure à San Francisco – responsable de la répression des communautés de couleur de la classe ouvrière – a été présentée par le New York Times comme étant intrinsèquement intersectionnelle du seul fait de son identité, ce qui donne un aperçu des dérives insidieuses auxquelles cela peut conduire.

Marta E. Gimènez a écrit que “sans lien avec un fondement théorique spécifique, [l’intersectionnalité] peut être cooptée, transformée et intérprétée de multiples façons, devenant ainsi un “terrain commun à tous les féminismes” malgré les différences importantes entre les féministes”. En proposant une critique féministe marxiste de l’intersectionnalité, elle observe avec acuité que :

“Bien que l’intersectionnalité puisse nier l’importance fondamentale de la classe, les phénomènes qui  concernent celle-ci, le genre, la race, l’ethnie et les autres formes d’oppression et d’inégalité, ont des causes capitalistes et demandent une analyse théorique marxiste ; en excluant la relation entre la classe, l’inégalité socio-économique et le genre, la race et d’autres sources de discrimination et d’oppression, on exonère le capitalisme de toute responsabilité.…”

En bref, l’intersectionnalité ne dit rien sur les racines de l’oppression elle-même, ni sur la manière d’y mettre fin. Le concept singulier d’intersection des oppressions doit être ancré dans une analyse, une perspective et un programme marxistes plus larges, afin de répondre aux impulsions radicales, solidaires et libératrices des éléments de la classe ouvrière et de la jeunesse qui déclarent leur intersectionnalité comme moyen d’exprimer leur désir de mettre véritablement fin à toutes les formes d’oppression.

3. De Marx et Engels à aujourd’hui – le marxisme relègue-t-il par nature l’oppression ?

“Les ouvriers du Nord ont enfin parfaitement compris, que le travail, tant qu’il est [marqué au fer rouge] dans la peau noire, ne sera jamais émancipé dans la peau blanche.3” – Karl Marx

La description sympathique que fait Marx du personnage d’une travailleuse du sexe dans un roman contemporain populaire, Les Mystères de Paris, est révélatrice : “[Fleur de Marie a] de la vitalité, de l’énergie, de la gaieté, de l’élasticité de caractère – des qualités qui seules expliquent son développement humain dans sa situation inhumaine… Elle n’apparaît pas comme un agneau sans défense qui se rend sans aucune résistance à une brutalité écrasante ; c’est une fille qui peut défendre ses droits et se battre”. Son admiration pour Fleur de Marie – sa fibre morale et sa combativité – va de pair avec sa dénonciation de la pauvreté, du sexisme et du moralisme religieux misogyne qui l’oppriment.

Engels, nous le savons, a écrit un texte fondamental sur les origines de l’oppression de genre. Son héritage est tel que même les nouveaux livres publiés en 2023 sur les racines du patriarcat s’appuient encore sur son ouvrage comme point de référence majeur. Engels a situé les origines de l’oppression des femmes avec le début des sociétés divisées en classes avec les développements de l’agriculture vers 10 000 avant notre ère. Engels a affirmé que le “communisme primitif” des premières sociétés de chasseurs-cueilleurs montre que le modèle de la famille patriarcale, y compris le mariage monogame (l’accent étant mis sur la monogamie de la femme et le contrôle de son corps et de sa sexualité), n’était pas le mode naturel des choses, mais un moyen imposé par la société de transmettre la propriété privée par l’intermédiaire d’une lignée masculine.

Pendant 99 % de l’histoire, l’humanité a vécu dans une grande variété de liens de parenté, dans des sociétés où la distinction entre sphère privée et sphère publique était faible, voire inexistante. Ces premières formes de société n’étaient pas une utopie et les gens étaient souvent confrontés à une lutte quotidienne pour la survie. Cependant, la plupart d’entre elles avaient en commun d’être égalitaires et fondées sur la redistribution des biens – de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. L’exploitation systématique des autres humains ou de l’environnement était inconnue.

Les recherches archéologiques, historiques et anthropologiques menées depuis Engels montrent que ce n’est qu’avec le développement de la sédentarisation, et en particulier des premières sociétés agraires, que des institutions telles que l’État et la famille nucléaire hétérosexuelle sont apparues. Cela confirme la thèse révolutionnaire d’Engels, à savoir que l’oppression des femmes n’a pas toujours existé – en fait, pour 99 % de son Histoire, l’humanité n’était pas patriarcale. Par conséquent, l’oppression fondée sur le genre n’est pas immuable et il est absolument possible d’y mettre fin. La “défaite historique du sexe féminin” évoquée par Engels peut être contestée en ce sens qu’il s’agit d’un processus plus complexe et plus long que cette phrase et certains arguments d’Engels le laissent entendre, mais la thèse centrale reste solide et vitale.

Bien qu’il y ait évidemment des lacunes et des problèmes, toute idée selon laquelle Marx et Engels eux-mêmes ne prenaient pas l’oppression au sérieux peut être définitivement réfutée par leurs propres écrits. En outre, ce qui est essentiel, c’est que l’analyse et l’approche matérialistes historiques doivent évidemment inclure une analyse qui intègre pleinement et dynamiquement l’oppression à tous les niveaux. En fait, c’est un test pour les révolutionnaires. En réalité, la gauche réformiste et celle issue de la tradition stalinienne sont les plus susceptibles d’échouer à ce test. Ces tendances se caractérisent souvent par un économisme grossier.

La révolution d’octobre 1917 en Russie, menée par les bolcheviks – un processus révolutionnaire lancé par des femmes de la classe ouvrière et des pauvres descendues dans la rue en février de cette année-là – a fait de la libération des femmes et des personnes LGBTQIA+ une composante active : dépénalisation de l’homosexualité, de l’avortement et du travail sexuel ; suffrage universel ; divorce facilité ; projet de mise en place d’un système public universel de garde d’enfants, de blanchisseries et de cuisines collectives ; lois féministes sur le travail ; et le travail novateur du Zhenotdel – l’initiative menée par les femmes révolutionnaires bolcheviques pour continuer à politiser, autonomiser et faire progresser les conditions et le militantisme des femmes de la classe ouvrière et des pauvres dans le cadre de la révolution.

Ce n’est pas un hasard si Staline a re-criminalisé l’homosexualité et l’avortement et a aboli le Zhenotdel. Tout comme la libération de l’oppression fondée sur le genre et la sexualité faisait partie intégrante de la révolution de la classe ouvrière, l’écrasement de cette libération était vital pour la contre-révolution stalinienne.

Conclusion : Rien d’humain n’est étranger à la cause de la classe ouvrière

Les années 2010 ont vu l’émergence d’une nouvelle vague féministe et LGBTQIA+ à l’échelle mondiale, qui a mobilisé des millions de personnes dans la lutte, remporté d’importantes victoires, notamment l’accès à l’avortement en Irlande, en Argentine, en Corée du Sud, et bien d’autres encore, et soulevé des revendications pour les droits des personnes transgenres et la fin des violences basées sur le genre et des féminicides. Cette évolution s’est faite parallèlement à d’autres luttes vitales contre l’oppression et la dégradation de l’environnement – celle du mouvement #BlackLivesMatter, dont le soulèvement lié à George Floyd qui a conduit à certaines des plus grandes mobilisations de l’histoire à travers les États-Unis, et le mouvement international Fridays for Future qui a vu des millions d’écoliers faire grève pour l’action climatique un jour de septembre 2019.

Entre les développements politiques en Corée du Sud (des jeunes hommes ont protesté contre la “discrimination inversée”4 alors qu’un nouveau chef d’État entrait en fonction sur un ticket antiféministe), la misogynie virale d’Andrew Tate, les coups portés à #MeToo comme le verdict en faveur de Depp, et l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis qui a mis fin à un demi-siècle de légalité de l’avortement légal à l’échelle nationale, le début des années 2020 a été marqué par une réaction vicieuse antiféministe et antitrans qui cherche à écraser les luttes contre l’oppression et l’espoir qu’elles suscitent. Tout cela s’est accompagné d’une montée en puissance démente de la transphobie, de la xénophobie et du racisme, les politiciens de l’establishment s’inspirant de plus en plus de l’extrême droite dans leur “guerre contre le wokisme” ridicule, réactionnaire et de plus en plus répressive.

Le système capitaliste est dans une crise multiforme d’une profondeur et d’une complexité sans précédent. Et la réaction antiféministe et anti-trans provient directement de ce système en décomposition, avec une classe dirigeante qui a plus que jamais besoin de division parmi les exploités et les opprimés.

La maxime préférée de Karl Marx était “Nihil humani a me alienum puto” – “Rien d’humain ne m’est étranger”. Chacune des injustices et des cruautés infligées par le système capitaliste concerne le mouvement de la classe ouvrière, qui est doté du pouvoir potentiel objectif d’éliminer les racines de ces injustices et cruautés. Le capitalisme en tant que système contient une multitude de contradictions, y compris une multitude d’exemples d’oppression et de destruction écologique qui sont tissés à l’intérieur de la base de classe du système. Nous avons déjà mentionné la géniale Eleanor Marx et sa contribution au marxisme et au féminisme socialiste. Son compagnon, Edward Aveling, avec qui elle a cosigné le texte que nous avons cité, la traitait avec un mépris patriarcal qui portait les marques de la violence conjugale et a contribué à sa mort prématurée à l’âge de 42 ans seulement. Cet exemple tragique montre que la lutte de la classe ouvrière ne peut se permettre d’ignorer les ravages de l’oppression.

Juste au moment ou la réaction anti-féministe émergeait, les événements ont éclaté en Iran, symbolisant l’atteinte d’un niveau supérieur dans la vague féministe qui a débuté dans les années 2010. Le mouvement “Femme, vie, liberté” a vu l’émergence d’un féminisme révolutionnaire en Iran. C’est en imprégnant ce féminisme révolutionnaire d’un programme ouvrier, anticapitaliste et socialiste qu’il faut lutter contre ce retour de bâton. Pleins de vie, de jeunesse, d’espoir et de créativité, les mouvements de masse et les explosions de lutte contre les ravages de l’oppression qui ont amené des millions d’exploités et d’opprimés dans les rues de tous les continents dans les années 2010 et 2020, ont été une source d’inspiration.

Les meilleures traditions du marxisme indiquent que le seul moyen de lancer un défi révolutionnaire au système, et de le vaincre, est de créer un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière ; en outre, ce dernier est impossible sans les revendications et les luttes des opprimé.e.x.s, qui sont inextricablement liées à ce mouvement. Elles lui donnent une impulsion, une urgence et une puissance particulières.

Notes de bas de page:

  1. Zetkin, Clara, “The tasks of the Second International Communist Women’s Conference”, from The Communist Women’s Movement, 1920-1922, Proceedings, Resolutions and Reports (Ed. Taber, Mike, Dyakonova, Daria), 2023, p. XXII
  2. https://www.marxist.com/podcast-identity-politics-capitalism-s-weapon-of-division.htm
  3.  https://megadigital.bbaw.de/briefe/detail.xql?id=M0000193
  4. https://www.courrierinternational.com/article/societe-touche-pas-ma-virilite-le-metoo-inverse-des-hommes-sud-coreens

Une attaque contre l’un.e d’entre nous est une attaque contre nous tou.te.s 


La macronie déploie une offensive d’austérité générale qui frappera le plus durement les plus vulnérables, poursuit ses réformes autoritaires de l’école et de la jeunesse et prépare des attaques de grande envergure contre le droit du travail. À ce menu antisocial, ils ont ajouté un renforcement de la répression, le tout servi par un gouvernement qui s’est considérablement déplacé vers la droite, ce qui, parallèlement à leurs politiques et à l’impunité des violences policières, a renforcé la confiance de l’extrême droite pour passer à l’action violente.

Par Philipp

Notre arme la plus puissante contre les attaques de la macronie et contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation est l’unité dans la lutte de notre classe, dans toute sa diversité ! Il est significatif que LFI et les syndicats CGT, Solidaires, FSU, CFDT, Unsa, et les syndicats étudiants aient suivi l’appel des organisations féministes et de la plateforme “grève féministe” pour soutenir et mobiliser pour la marche du 8 mars, y compris avec des appels à la grève.

Cela témoigne des efforts incessants des féministes pour que les organisations du mouvement ouvrier lient la lutte contre l’oppression de genre à l’oppression économique des femmes et de la classe travailleuse en général. Utilisons la grève féministe comme catalyseur d’une résistance plus large contre toutes les formes d’oppression, de répression, d’exploitation et le large éventail d’attaques lancées et planifiées par la Macronie contre la classe ouvrière et les opprimés ! Les grèves et les mobilisations dans l’éducation nationale, les soins de santé, le secteur public et bien d’autres montrent le potentiel de cette démarche.

Dans le contexte d’un système capitaliste chancelant entaché par l’escalade des tensions impérialistes, les crises environnementales et la stagnation économique en Europe, pour n’en citer que quelques-unes, la classe dirigeante a intensifié son assaut contre la classe ouvrière et les communautés marginalisées depuis qu’elle a dû recourir à la mesure bonapartiste du 49.3 pour faire passer en force la réforme des retraites. Ces attaques ont également pour but de briser la résistance et de couper court aux avancées réalisées par la classe ouvrière avec les grèves des raffineries à l’automne 2022 et surtout avec le mouvement de masse pour la réforme des retraites, dont la classe ouvrière est sortie qualitativement et quantitativement renforcée bien qu’elle n’ait pas remporté cette bataille.

Avertissement : la faiblesse appelle l’agression !

Malheureusement, la réponse des directions syndicales à la récente vague d’attaques n’a pas été suffisante, en particulier dans les luttes contre l’oppression. Elles ont attendu trop longtemps pour rejoindre les mobilisations antiracistes après le meurtre policier raciste de Nahel, ce qui a permis à la classe dirigeante de retourner la situation et de recourir à une répression brutale. La plupart des directions syndicales n’ont pas rejoint de manière adéquate la lutte contre l’interdiction raciste et sexiste de l’abaya, ou l’ont même sanctionnée comme Sophie Binet (CGT). La plupart des directions syndicales n’ont pas mobilisé pour la manifestation du 14 janvier contre la loi raciste sur l’immigration, organisée principalement par des comités de sans-papiers. Elles leur ont plutôt demandé de se joindre à la manifestation syndicale du 21 janvier, qui a été décidée plus tard sans coordination suffisante avec les collectifs de sans-papiers et qui n’a pas non plus repris les revendications les plus importantes pour lesquelles les sans-papiers se battent depuis des années. Cette approche a été critiquée dans une communiqué des collectifs de sans-papiers et constitue une occasion ratée/un pas en arrière sur la voie de l’unification de la classe ouvrière en France, toutes nationalités, communautés et sexes confondus, dans la lutte contre toutes les oppressions et l’exploitation.

En outre, les directions syndicales ont généralement adopté une approche trop fortement axée sur le dialogue social au lieu d’intensifier la lutte de classe pour obtenir des augmentations de salaire supérieures à l’inflation et de meilleures conditions de travail. Cela est apparu clairement, par exemple, lors de la Conférence sociale d’octobre, qui aurait permis d’aller beaucoup plus loin. Trois jours seulement avant le début de la conférence, le 16 octobre, 200.000 personnes sont descendues dans la rue pour manifester contre l’austérité, pour des augmentations de salaire et pour l’égalité des genres, à la suite de l’appel à une rentrée sociale lancé par l’Intersyndicale (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU et Solidaires). Non seulement une mobilisation plus forte aurait été possible, mais les directions syndicales n’ont pas non plus utilisé la mobilisation pour intensifier la lutte.

Si cette approche se poursuit, elle met en péril les conquêtes obtenues par la classe ouvrière à travers le mouvement contre la réforme des retraites (élargissement de la base militante, renforcement de l’avant-garde combative, etc.) et peut laisser la classe, et en particulier les jeunes et les opprimés, en position de faiblesse face à de nouvelles attaques.

Après l’abaissement des prévisions de croissance de l’économie française de 1,4 % à 1 %, Le Maire n’a pas perdu de temps pour faire comprendre que ce sont les travailleurs et les opprimés qui devront payer la facture. Il a annoncé des réductions de dépenses supplémentaires de 10 milliards d’euros en plus des 16 milliards d’euros déjà inclus dans le budget 2024 à l’automne dernier ! Pendant ce temps, les entreprises du CAC40 ont distribué un montant record de 97,1 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2023 ! Et les subventions publiques aux entreprises privées ont atteint des sommets inégalés (un montant sans précédent de 54 milliards d’euros est alloué au plan d’investissement France 2030) !

Les nouvelles mesures d’austérité s’ajoutent aux attaques déjà annoncées et prévues, comme le plan de réduction de 6 milliards d’euros des dépenses de sécurité sociale. Cette offensive d’austérité dans le secteur de la santé comprend entre autres le doublement des franchises médicales à partir de fin mars, la réduction des remboursements des affections de longue durée (ALD), et le projet raciste de remplacer l’aide médicale d’urgence par l’aide médicale d’urgence. Dans ce contexte, les récentes manifestations dans le secteur de la santé, comme la mobilisation des infirmières libérales le 17 février ou la grève illimitée du personnel du service des urgences de l’hôpital du Mans qui a débuté le 29 février, sont d’autant plus importantes.

Attal a également annoncé une réforme du logement social qui rendra l’accès au logement social encore plus difficile pour les plus vulnérables et il prévoit de réduire le montant et la durée des allocations chômage, ce qui serait la quatrième attaque contre l’assurance chômage depuis l’élection de Macron. Ces mesures s’ajoutent au projet de Macron de “durcir les règles d’indemnisation du chômage en cas de refus d’une offre d’emploi”. Cette dernière fera partie de l’”Acte II de la réforme du marché du travail”, dont la présentation est annoncée pour le printemps et qui semble être planifiée comme une nouvelle offensive historique contre le droit du travail.

Une vague historique de répression

Les attaques contre la loi travail s’inscrivent dans une offensive générale contre le mouvement ouvrier. On assiste à une vague de répression historique contre le mouvement ouvrier, “sans précédent depuis l’après-guerre” comme le dénonce la CGT. Plus de 1.000 militants de la CGT sont jugés et, pour la première fois depuis les années 1950, des dirigeants syndicaux nationaux sont convoqués par la police.

Si la répression vise principalement les secteurs et les syndicalistes les plus combatifs et progressistes – par exemple, les grévistes de la CGT Mines et Énergie sont attaqués pour leurs actions “Robins des Bois” lors de la bataille des retraites, ainsi que les syndicalistes solidaires de la Palestine -, c’est l’ensemble du mouvement ouvrier qui est menacé. Les patrons ont également tenté de plus en plus souvent de licencier des “travailleurs protégés par les syndicats”. La tentative ratée de la boulangerie industrielle Neuhauser de se débarrasser du syndicaliste CGT combatif Christian Porta n’est que la partie émergée de l’iceberg. Toutefois, cette affaire a également montré comment nous pouvons riposter aux sales attaques des patrons : par une solidarité combative des travailleurs.

D’autres éléments de l’offensive contre le mouvement ouvrier sont les attaques du gouvernement contre le droit de grève démocratique avec la réquisition des travailleurs en grève, comme les travailleurs des raffineries lors du mouvement contre la réforme des retraites ou les travailleurs d’ArcelorMittal en grève pour des augmentations de salaires en décembre, et les propositions de loi visant à interdire les grèves pendant certaines périodes par décret.

Mais nous pouvons vous assurer que la répression n’est bien sûr pas réservée aux syndicats, les mouvements sociaux ont également leur part du gâteau. Les militants écologistes mobilisés contre l’élargissement de l’autoroute A69 ont été confrontés à des violences policières brutales, y compris la privation de nourriture et d’eau, les étudiants qui se sont mobilisés pour la Palestine et contre la loi sur l’immigration ont été confrontés à la répression de leurs initiatives politiques, et Aurore Bergé, ironiquement la ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, a ouvertement menacé l’ensemble du mouvement féministe. Fin février, elle annonçait que le gouvernement allait “passer au crible” toutes les associations féministes et supprimer les financements publics “s’il y a la moindre ambiguïté sur ce qui a été dit le 7 octobre”. Le 2 mars, elle a dû s’avouer vaincue, son enquête n’ayant donné aucun résultat.

Bien que Mme Bergé affirme qu’elle n’avait pas de motifs sinistres et qu’elle “nie toute instrumentalisation”, son offensive ratée a été lancée exactement à un moment où nous avons vu les féministes en France lutter contre la réaction de la droite et dans la période qui a précédé la grève féministe du 8 mars. En janvier, les féministes ont protesté dans plus de 30 villes contre Depardieu et le soutien dégoûtant qu’il a reçu de Macron et de 50 personnalités du monde culturel. Cela a contribué à faire naître un nouveau mouvement #metoo au cinéma, dont les témoignages ne cessent de se multiplier. Son importance et son impact se reflètent également dans le fait que les autorités ont décidé d’enquêter sur certaines affaires malgré le fait que les délais de prescription aient déjà expiré.

La tentative de Macron et d’autres de protéger Depardieu et leur ancien monde – dans lequel ils se réservent l’impunité des abus et exploitent cyniquement la violence sexuelle pour faire avancer leur programme raciste – s’est retournée contre eux sur le plan idéologique. Canalisons cette rage pour obtenir de réelles améliorations et mettre un terme aux autres attaques de la classe dirigeante. Le potentiel est clairement là.

Possibilité d’une explosion sociale plus large et d’une lutte généralisée

Un récent sondage IFOP a révélé que 49 % des Français “qualifient leur état d’esprit à l’égard de la situation économique et sociale actuelle de la France principalement de “révolté”” et 78 % “pensent que la France pourrait connaître une explosion sociale dans les mois à venir”, soit 4 % de plus qu’en mai 2023 lors du mouvement de réforme des retraites. La multitude de grèves de la période récente souligne encore davantage cet état d’esprit et montre la meilleure méthode pour construire un rapport de forces susceptible d’obtenir des améliorations.

Outre le puissant mouvement dans le secteur agricole, les actions dans le secteur de la santé et le mouvement en cours dans le secteur de l’éducation, nous avons assisté à des grèves, souvent pour des augmentations salariales supérieures à l’inflation dans le contexte des NAO (Négociations Annuelles Obligatoires), dans de multiples secteurs. Il s’agit par exemple d’une grève nationale sur tous les sites d’ID Logistics le 7 mars, suite à des grèves dans plusieurs ateliers et entrepôts, de la grève reconductible des travailleurs de la tour Eiffel en février, ainsi que de grèves dans l’industrie, notamment chez ArcelorMittal, Alstom ou l’entreprise aéronautique Safran.

Dans le secteur des transports, la situation est également loin d’être calme. Les chauffeurs de bus des Cars Lacroix (95) se sont mis en grève pour la première fois depuis 70 ans (!), 90% des chauffeurs ont participé aux trois jours de grève (26-29 février). Après plusieurs séries de grèves à la RATP l’année dernière, la CGT a déposé en janvier un préavis de grève de 7 mois, du 5 février au 9 septembre. Cette mesure nécessaire permet de réagir rapidement aux attaques et de se mettre en grève le lendemain si nécessaire, ce qui serait autrement impossible en raison des conditions de grève très restrictives pour les employés des transports (par exemple, cinq jours de préavis de grève). À la SNCF, nous avons assisté à des grèves de technicentres, de contrôleurs et d’aiguilleurs, souvent organisées par des groupes de base tels que le CNA (Collectif National des ASCT). S’il est positif que les travailleurs s’auto-organisent, les grèves de janvier et février sont restées largement isolées par secteur/catégorie et à l’échelle régionale. Pour renforcer l’équilibre des forces, généraliser et politiser davantage la lutte, il est nécessaire de s’organiser collectivement à travers les secteurs/catégories, les entreprises et les régions.

Le mouvement dans le secteur de l’éducation qui se développe particulièrement en Ile-de-France depuis le 26 février à la suite de l’appel à la grève de l’intersyndicale départementale du 93 a un fort potentiel pour une lutte plus large. Des grèves de l’éducation nationale ont déjà été organisées le 25 janvier, le 1er février et le 6 février. L’intersyndicale FSU, UNSA Education, SGEN-CFDT, CGT Educ’action et Sud Education a dénoncé “absence de revalorisation salariales, choc des savoirs qui symbolise une modèle d’Ecole passéiste et conservateur qui va à l’encontre de l’intérêt des élèves et des personnels”. En février, nous avons assisté à des opérations “collège mort” dans des collèges de plusieurs régions de France, par exemple en Normandie, en Nouvelle-Aquitaine et dans les Hauts-de-France. Les travailleurs de l’école Anatole-France à Marseille ont organisé des manifestations quotidiennes à l’heure du déjeuner pendant une semaine en février, et leur protestation se poursuit. En Ile-de-France, le mouvement s’est étendu au département du Val-d’Oise (95) et des appels sont lancés pour l’étendre à d’autres départements (75, 91, 94). Les méthodes de lutte sont combatives : Grèves reconductibles et assemblées générales dans plusieurs établissements réunissant des centaines d’enseignants, d’élèves et de parents, tracts en plusieurs langues, projet de manifestation collective devant le ministère de l’éducation nationale le 7 mars. La solidarité avec les grèves est également forte et active de la part de nombreux parents, comme en témoignent les actions “lycée désert” (les parents n’envoient pas leurs enfants à l’école pour soutenir les grévistes) et la manifestation du samedi 9 mars organisée par les parents.
La prochaine grande journée d’action dans le secteur de l’éducation sera la grève du secteur public du 19 mars, à laquelle appellent tous les syndicats de la fonction publique, y compris l’intersyndicale de l’éducation nationale (FSU, UNSA Éducation, SGEN-CFDT, CGT Educ’action, SUD éducation).

Généraliser le mouvement

Avec la dynamique des actions des dernières semaines qui ont montré de forts niveaux d’auto-organisation et le cri de guerre pour l’égalité et la libération de la grève féministe du 8 mars qui résonne encore dans nos oreilles, utilisons la grève du secteur public du 19 mars pour construire un mouvement plus généralisé à travers les secteurs avec un plan d’action en escalade !

Pour ce faire, il est essentiel que les syndicats se mobilisent à tous les niveaux et qu’ils renforcent et initient l’auto-organisation à la base. Nous avons besoin de discussions démocratiques sur les actions, les revendications et la stratégie sur les lieux de travail ainsi qu’au niveau sectoriel et intersectoriel.

Dans le secteur de l’éducation nationale, il est important de lier les demandes de ressources financières et humaines à la question des conditions de travail et d’apprentissage. Les revendications contre la violence policière, le racisme et toutes les oppressions sont nécessaires pour repousser la récente vague de “ diviser pour régner “, pour aider à mobiliser les étudiants, les enseignants et les parents issus de l’immigration pour qui “ deux Frances “ est une réalité quotidienne brutale, et ainsi renforcer globalement l’unité de classe, ce qui est crucial pour construire le mouvement le plus fort possible.

L’offensive d’austérité doit être combattue dans son intégralité afin de faciliter l’articulation de la lutte de l’éducation nationale et du secteur public avec d’autres domaines tels que l’enseignement supérieur, les soins de santé, les transports ou encore les luttes pour le climat et l’environnement.

En s’inspirant de la grève féministe, qui souligne à nouveau que l’oppression et l’exploitation sont intrinsèquement liées, il serait important que les groupes de défense du climat et de l’environnement soutiennent activement les grèves des travailleurs du secteur des transports. Les travailleurs des transports publics et les défenseurs du climat en Allemagne ont récemment donné un exemple frappant en unissant leurs forces “pour une semaine de grève dont le point culminant a été un débrayage collectif national et une manifestation pour le climat le 1er mars”.

Un mouvement de résistance large et généralisé contre l’offensive d’austérité, toutes les formes d’oppression, de répression et d’exploitation contribuerait également à démasquer le faux vernis social du RN et de Le Pen avec lequel ils tentent de masquer leur politique anti-ouvrière.

L’importance de s’organiser à la base : des comités de lutte anti-Macron, partout !

Les organisations syndicales ont encore trop souvent l’attitude de se concentrer sur leurs “bastions”, mais si ceux-ci peuvent et doivent jouer le rôle moteur, il est absolument crucial de chercher à entraîner dans leur sillage les secteurs et les couches moins mobilisées, et tout particulièrement la jeunesse.

Un plan d’action vers la construction d’une puissante grève générale aurait pu être mis sur pied pendant le mouvement contre la réforme de retraite. Durant le mouvement, nous avions proposé de construire des comités de lutte et de grève anti-Macron partout, sur les lieux de travail, dans les écoles et facs, dans les quartiers populaires. Des comités larges, ouverts à tous et toutes, qui permettent de construire la lutte à la base, démocratiquement, en impliquant tout le monde activement dans sa préparation et son organisation. C’est comme ça qu’une véritable grève générale aurait pu être réussie – Macron aurait été bien en peine d’y résister.

Un programme offensif pour changer de système

Il est important d’armer la lutte d’un programme offensif, à commencer par la revendication nécessaire de la nationalisation des secteurs énergétique et financier sous le contrôle démocratique des travailleurs et travailleuses et de la société. Ce n’est qu’alors que la classe travailleuse, les jeunes et les opprimé.e.s pourront décider démocratiquement de ce qui est produit et comment. La nationalisation sous contrôle démocratique – différente du transfert de richesse du public au privé comme l’a fait le gouvernement en « nationalisant » la participation privée restante dans EDF – est également une condition préalable pour éviter la fuite des capitaux, pour garantir que la classe ouvrière ait une vue d’ensemble de tous les flux financiers et que les ressources disponibles et la richesse produite soient investies dans ce qui est socialement nécessaire, comme une énergie verte et abordable.

Pour une société socialiste démocratique

Une planification écologique est urgente ; elle doit s’inscrire dans une planification économique démocratique générale de la société : orienter la production vers ce qui est nécessaire, vers les besoins réels de l’immense majorité de la population et ceux de notre planète. Il faut discuter et avancer vers un autre type de système économique, vers une société débarrassée de l’exploitation et de la loi du profit : une société socialiste démocratique. C’est la seule capable d’assurer qu’une poignée d’ultra riches ne décide de tout en fonction de ses intérêts. C’est la seule capable d’assurer l’existence harmonieuse des êtres humains et de leur environnement. Dans cette lutte pour s’approprier les moyens, appliquer un tel programme, et aller vers un changement sociétal, c’est la classe ouvrière organisée qui peut jouer le rôle moteur et entraîner avec elle en front uni le mouvement pour le climat, le mouvement féministe et d’autres mouvements sociaux. Les bases du renversement du système capitaliste seraient ainsi posées.

L’ABC du Socialisme : De quel type d’organisation avons-nous besoin ? (partie 2)

Par Eddie McCabe (membre de la section Irlandaise d’ASI)

Dans la première partie de cet article, nous avons expliqué comment la classe ouvrière, dans sa résistance à l’exploitation, à l’oppression et à la destruction capitaliste, formera de nombreux types d’organisations. Celles-ci peuvent, à différents moments et de différentes manières, contribuer à la lutte de la classe ouvrière contre le capitalisme. Mais soit cette lutte aboutit au renversement du capitalisme par la révolution socialiste, soit elle n’aboutit pas (et les dépressions, les pandémies, les guerres et le changement climatique s’aggravent). Cependant, pour que toute tentative de révolution soit couronnée de succès, la classe ouvrière a besoin d’une direction révolutionnaire ; elle doit construire un parti révolutionnaire.

Dans la deuxième partie, nous expliquerons un peu plus en détail ce qu’est un véritable parti révolutionnaire.

Toute organisation politique se définit par son programme, c’est-à-dire par ce qu’elle défend. Au sens plus large, un programme n’est pas seulement une liste de revendications, mais la distillation de ses objectifs, de ses principes et de son orientation, ainsi qu’un guide pour sa pratique. Un parti révolutionnaire est un parti qui lutte pour un programme révolutionnaire et qui le développe continuellement – en le peaufinant, en le révisant et en l’adaptant à la lumière de nouvelles expériences.

Les théories et les méthodes sur lesquelles reposent le parti et le programme sont fondamentales à cet égard. Dans le cas d’un parti révolutionnaire, il s’agit de la méthode marxiste – les idées de Karl Marx et la tradition révolutionnaire qu’il a inspirée, qui a atteint son apogée avec la révolution russe menée par les bolcheviks en 1917. Bien que la révolution mondiale visée par Lénine et les bolcheviks n’ait pas eu lieu et que la révolution en Russie ait été trahie par la dictature de Staline, ils ont néanmoins démontré dans la pratique que la classe ouvrière pouvait renverser le capitalisme.

En tant que telles, les théories et les méthodes qui ont guidé ces révolutionnaires peuvent et doivent être utilisées par les révolutionnaires d’aujourd’hui, en les adaptant de manière créative à la lumière de tous les changements survenus au cours du siècle dernier.

Si une organisation défend le renversement du capitalisme et poursuit une stratégie sérieuse pour y parvenir, elle peut bien sûr se prétendre révolutionnaire. Mais le simple fait d’avoir un programme révolutionnaire ne fait pas un parti révolutionnaire – du moins au sens marxiste du terme. Sinon, n’importe quel groupuscule qui déclare ses ambitions séditieuses pourrait être considéré comme un parti révolutionnaire. Un véritable parti révolutionnaire, cependant, ne peut pas simplement être déclaré, il doit être construit dans et par les luttes des travailleurs, des jeunes et des opprimés.

Tout comme la classe ouvrière ne peut se libérer sans l’organisation et la direction d’un parti révolutionnaire, un parti révolutionnaire ne peut réaliser son programme s’il n’organise pas et ne dirige pas la classe ouvrière, ou plus précisément : la couche la plus avancée et la plus consciente de cette classe – son avant-garde.

Cette couche d’avant-garde émerge organiquement dans chaque lutte, et généralement dans la société, comprenant les participants les plus actifs et les plus engagés dans la lutte. Naturellement, elle ne représente qu’une (petite) minorité de la classe ouvrière, mais ses actions militantes – en particulier lorsqu’elles sont organisées et soutenues – peuvent avoir un impact incroyable sur le reste de la classe ouvrière et sur la société dans son ensemble. Un parti révolutionnaire devrait être le parti de cette avant-garde et s’efforcer de la diriger.

Construire un véritable parti révolutionnaire n’est donc pas chose aisée. Une petite organisation révolutionnaire peut devenir, dans de bonnes conditions et avec la bonne approche politique et tactique, une organisation révolutionnaire de masse – y compris potentiellement par le biais de fusions avec d’autres groupes révolutionnaires. Mais deux choses sont vitales pour une organisation révolutionnaire à tous les stades :

La première est la formation de “cadres” – des activistes expérimentés ayant la capacité d’analyser et d’agir à la fois de manière indépendante et en tant que membre du collectif. Un parti de cadres est un parti de “révolutionnaires professionnels”, non pas dans le sens où il s’agit de leur travail à plein temps, mais dans le sens où il s’agit de leur vocation principale – ce à quoi ils consacrent leur temps et leur énergie. Sans cet engagement et ce sacrifice de la part de ses membres, un parti révolutionnaire ne pourra pas surmonter les obstacles qui se dressent contre lui à tout moment, et surtout en période de révolution.

Deuxièmement, il est organisé selon les principes du “centralisme démocratique”, à savoir la liberté de discussion la plus totale lorsqu’il s’agit de décider des perspectives et de la politique, et l’unité d’action la plus grande lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre la politique convenue. Sans cette combinaison de démocratie et d’unité, qui doit être adaptée avec souplesse aux circonstances, le développement et la mise en œuvre du programme révolutionnaire seraient gravement compromis.

L’ABC du Socialisme : De quel type d’organisation avons-nous besoin ? (partie 1)

Par Eddie McCabe (membre de la section Irlandaise d’ASI)

James Connolly a écrit un jour que “les révolutions réussies ne sont pas le produit de nos cerveaux mais de conditions matérielles mûres”. Ce qu’il voulait dire, c’est que les socialistes ne peuvent pas faire une révolution simplement parce qu’ils le veulent. Quel que soit le nombre de socialistes (et en temps normal, il s’agira toujours d’une minorité), et quoi qu’ils fassent, ils ne peuvent pas, à force d’arguments ou d’actions, provoquer la crise de confiance massive dans le système qui donne lieu à une révolution. Le capitalisme est trop puissant pour être renversé par des idées seules.

Mais la confiance des socialistes dans le potentiel et même la perspective d’un changement révolutionnaire vient d’une compréhension des contradictions inhérentes au capitalisme lui-même. Oui, le capitalisme est un système incroyablement puissant, mais il est aussi son pire ennemi. Le dynamisme qui l’a rendu autrefois incroyablement productif l’a aussi rendu incroyablement destructeur, et à notre époque – d’inégalités, de guerres, de pandémies et de crises écologiques – il est particulièrement autodestructeur.

Cela ne veut pas dire que la fin du capitalisme, en particulier à la suite d’une révolution, est inévitable, loin de là. Mais ce qui est certain, c’est que l’aggravation des crises capitalistes entraînera d’immenses changements dans les décennies à venir. Le meilleur ou le pire dépendra de ce que nous ferons. Car nous – la majorité de la classe ouvrière – pouvons agir pour façonner ce changement, à condition que nous soyons organisés.

Le fait est que la caractéristique la plus autodestructrice du capitalisme reste, comme l’ont écrit Marx et Engels, la production perpétuelle de ses propres “fossoyeurs” – les travailleurs du monde. Ces milliards de personnes exploitées et opprimées, dont le travail produit tous les biens et services sur lesquels repose la société, et dont les aspirations fondamentales ne peuvent être satisfaites dans ce système, constituent la force sociale la plus puissante qui ait jamais existé.

Malheureusement, ce pouvoir est trop souvent latent. Pourtant, au cours des 200 dernières années, il a été démontré à maintes reprises, dans des mesures extrêmement variables, bien sûr, allant de manifestations aux grèves, en passant par les révoltes. Il peut s’exprimer de manière largement spontanée, par des explosions d’indignation collective face à l’injustice. Mais pour qu’il soit exploité le plus efficacement possible, l’organisation est essentielle.

En effet, l’organisation est naturelle pour la classe ouvrière, dont l’existence même est définie par son exploitation par les capitalistes. Pour gagner des droits sociaux ou des gains économiques, et pour les défendre, il faut se rassembler et agir dans notre intérêt commun. Ainsi, que ce soit dans le cadre de campagnes sur des questions particulières, au sein de syndicats ou de partis politiques, ou en combinant ces différents éléments, la classe ouvrière a été en mesure d’imposer des avancées, qu’il s’agisse du droit de vote, de la fourniture d’une aide sociale ou de la possibilité de prendre congé le week-end. Il en va de même pour toutes les autres choses que nous tenons souvent pour acquises et qui n’ont jamais été accordées par le système.

En fait, le système cherche constamment à saper et à renverser ces acquis, ainsi qu’à en bloquer de nouveaux. Les campagnes, les syndicats et les partis politiques (réformistes de gauche) contribuent tous à rendre la vie des classes populaires plus supportable dans ce système capitaliste qui, en fin de compte, considère tous les individus et la planète comme de simples ressources à exploiter pour le profit.

Ce que ces organisations ne font pas, en revanche, c’est lutter pour une alternative à ce système. Il s’agit là d’une faiblesse décisive à deux égards : Premièrement, leur incapacité à voir au-delà des limites du capitalisme signifie que leurs demandes seront toujours trop limitées. De même, leurs méthodes pour atteindre ces exigences – la négociation plutôt que la grève, le parlement plutôt que la lutte. Par conséquent, même leur capacité à obtenir des réformes est moins efficace.

Deuxièmement, bien qu’elles puissent jouer un rôle clé dans la mobilisation des travailleurs et des jeunes, leurs convictions réformistes (illusions sur le système et peur d’un changement radical) signifient que lorsque les luttes atteignent leur point culminant – lorsque la révolution se présente – ces organisations deviennent en fait un obstacle à tout progrès ultérieur, trahissant inévitablement les intérêts de ceux qu’elles représentent. Et cela conduit le plus souvent non pas à des demi-mesures, mais à une calamité totale.

La seule façon de prévenir de telles éventualités est de s’assurer qu’une direction alternative et révolutionnaire existe pour défier la trahison réformiste. Cela signifie construire un parti révolutionnaire. En bref, il s’agit d’un parti doté d’un programme marxiste – la distillation de toutes les leçons de l’histoire révolutionnaire de la classe ouvrière – et, surtout, d’un parti ancré dans les luttes de la classe ouvrière et des opprimés.

Si elle est organisée et mobilisée, la classe ouvrière peut renverser le capitalisme, cela ne fait aucun doute. Elle ne peut tout simplement pas le faire sans un tel parti et une telle direction.