France : le danger Éric Zemmour : Chasser la haine et la division par la lutte et la solidarité !

30/10/2021 À moins de 6 mois des élections présidentielles françaises, le chroniqueur TV et auteur d’extrême droite Eric Zemmour cartonne dans les sondages, au point d’arriver même en 2ème position dans certains d’entre eux. Comment expliquer cette ascension d’un raciste, sexiste, homophobe et anti-ouvrier notoire ? Comment construire une campagne qui permette de lui répondre avec un message de solidarité et une réelle perspective ?

Par Stéphane Delcros

La France évolue depuis des années dans un climat pesant de divisions et de violences policières brutales à l’égard des mouvements syndicaux et sociaux en général ainsi qu’à l’égard de la jeunesse, tout particulièrement d’origine immigrée. Le racisme d’État et les stigmatisations permanentes se sont accrus, avec pour cibles les populations issues de l’immigration et les musulmans.

‘Loi sur le séparatisme’, Loi ‘sécurité globale’, Gérald Darmanin (le ministre de l’Intérieur) dépassant Marine Le Pen sur sa droite en débat télévisé, Jean-Michel Blanquer (ministre de l’Éducation) propageant l’expression ‘islamo-gauchisme’,… Macron et ses gouvernements n’ont eu de cesse d’alimenter la division. Mais lorsque l’on s’attire les foudres d’autant de couches de la société, il faut savoir manier l’arme de la division pour éviter que celles-ci ne forment plus qu’un seul poing levé à un moment donné.

L’ascension du chroniqueur TV

Zemmour déverse ses visions réactionnaires depuis des années déjà dans les médias dominants. Entre sa condamnation pour provocation à la discrimination raciale en 2011 et celle pour provocation à la haine envers les musulmans en 2018, son discours s’est encore radicalisé et continue sur cette voie. Sa confiance est gonflée par l’atmosphère de haine et de division encouragée par les autorités.

Son succès est une nouvelle illustration de l’échec cuisant de la stratégie « voter Macron pour faire barrage à l’extrême droite ». C’est aussi une expression de l’échec de la gauche et du mouvement syndical à réussir à imposer son projet à l’agenda. Sans riposte sociale à la hauteur des enjeux, les politiques d’austérité et anti-travailleurs et travailleuses menées par Macron ont créé un terreau de frustration et de désespoir encore plus favorable aux préjugés et à la division. En majeure partie, la popularité de Zemmour n’exprime pas un ferme soutien à ses idées nauséabondes. Elle provient de l’atmosphère savamment entretenue par le sommet de la société et de son image « anti-système » plus « fraîche » et qui n’est pas issue d’un parti et du sérail politique traditionnel.

La force de Zemmour, ce n’est pas Zemmour

Zemmour ne s’est pas fait lui-même, c’est une construction consciente de la part de l’establishment. L’utilisation de l’extrême-droite au service des intérêts immédiats du pouvoir en place est une vieille habitude en France. L’essor du Front National dans les années ‘80 avait été favorisé par Mitterrand pour affaiblir la droite dont il craignait le retour après avoir trahi le programme qui l’avait porté à la présidence.

Macron n’a jamais fait mystère de sa stratégie pour un second mandat : sécuriser un socle d’au moins 10% d’électeurs (soit 20% dans les urnes compte tenu de l’abstention qui va de record en record) et s’attirer le vote du « moindre mal » face à Marine Le Pen au second tour. Mais après un premier mandat qui a marqué un tournant majeur vers l’autoritarisme et une sérieuse accentuation du racisme d’État, la stratégie est plus dangereuse que jamais. En affaiblissant la dynamique autour du Rassemblement National de Marine Le Pen, Zemmour rend un précieux service à Macron. C’est ce qui explique en grande partie les largesses médiatiques à son égard. Mais c’est encore une fois une dangereuse fuite en avant.

Notre camp doit arracher le micro des mains de la droite et de l’extrême droite

Le leader de la France Insoumise Jean-Luc Mélenchon a eu raison de s’inviter à un débat télévisé avec Zemmour fin septembre. Ça fait des années que la droite et l’extrême droite ont micro ouvert dans tous les médias sans aucun réel contradicteur. Nous avons été nombreux à accueillir enfin un autre type de discours avec ce débat, où Mélenchon répondait au discours de haine raciste à l’aide du terme de « créolisation », exprimant une société où la mixité des cultures et origines permet de créer une plus grande richesse collective. Pour les larges couches qui résistent toujours au discours de division dominant, ce type de réponse à grande audience face à l’extrême droite est un soulagement bienvenu, bien que limité.

Lutter contre les racines de la division

Pour combattre le racisme et la haine, souligner l’intérêt et la richesse de la multiculturalité ne suffira pas. La réponse à Zemmour et Cie est aussi et surtout socio-économique, pour couper court au désespoir social qui l’alimente.

‘L’Avenir En Commun’, le programme de la France Insoumise dont la mise à jour sortira mi-novembre, regorge d’excellentes revendications capables de rassembler autour de la solidarité : l’augmentation du salaire minimum (souhaité par 9 Français sur 10) ; le rétablissement de l’impôt sur la fortune supprimé par Macron, l’instauration d’une taxe sur les profiteurs de crise, un grand plan d’investissements dans les services publics (souhaités par 8 Français sur 10) ; le retour de la retraite à 60 ans (souhaité par 7 Français sur 10) ; etc.

Mais ce programme ne pourra devenir réalité qu’à deux conditions : d’une part, créer un rapport de force dans les entreprises et dans la rue autour du mouvement organisé des travailleuses et des travailleurs. D’autre part, en finir avec la dictature des marchés, ce qui permettrait aussi d’obtenir le financement des mesures nécessaires. L’expropriation et la nationalisation des secteurs-clés de l’économie (dont la finance en premier lieu, notamment pour bloquer la fuite des grands capitaux) permettraient de donner naissance à une approche planifiée pour faire face aux nombreux problèmes sociaux et environnementaux. La « planification écologique » contenue dans le programme de la France insoumise est à ce titre un pas dans la bonne direction, bien qu’encore timide.

Se battre pour l’unité dans la lutte

Les dernières années n’ont pas manqué de mouvements de masse en France. Depuis l’énorme mobilisation syndicale et sociale contre la Loi travail sous Hollande en 2016, le pays a connu les luttes des travailleurs et travailleuses des soins et des transports en commun ; celles des Gilets Jaunes ; la lutte de masse contre la réforme des retraites (un des conflits sociaux les plus intenses depuis Mai 68) ; les mobilisations de la jeunesse contre les violences sexistes, contre le racisme et les violences policières, contre le dérèglement climatique, contre la loi ‘sécurité globale’ ; …

Inspirons-nous de ces récentes mobilisations de masse – qui nous rassemblent au lieu de nous diviser – et organisons cette fois-ci davantage notre lutte autour de revendications sociales audacieuses qui ne se limitent pas à ce que permet le cadre étroit du capitalisme et de sa logique de profits. C’est ainsi que l’on pourra construire la confiance dans l’espoir révolutionnaire face au désespoir contre-révolutionnaire. Un autre type de société s’offrirait alors à nous comme fruit de nos luttes : une société socialiste démocratique qui mobiliserait les capacités techniques et les richesses actuelles pour l’épanouissement de toutes et tous dans le respect de l’environnement

Seattle. Les révolutionnaires socialistes défendent le siège de Kshama Sawant

24/10/2021. Le 2 novembre 2021, les habitants de Seattle procéderont à l’élection de 17 postes politiques, dont celui de maire, et se prononceront sur plusieurs questions par référendum. Quelques semaines plus tard, lorsque l’attention sera complètement retombée, les électeurs recevront une autre missive électorale. Dans ce document, une seule question sera posée : la conseillère Kshama Sawant doit-elle être révoquée de son poste au conseil municipal? Cette campagne contre l’élue locale de gauche la plus connue des États-Unis est menée par l’establishment politique et économique local, par des milliardaires et par des populistes de droite proches de Trump. Ils espèrent que le taux de participation sera le plus faible possible, toute leur stratégie repose là-dessus.

Par Bart Vandersteene, article issu de l’édition d’octobre de Lutte Socialiste (journal de notre section Belge)

Le retour de la gauche aux États-Unis

Depuis 2012, les lecteurs de Lutte Socialiste sont aux premières loges pour suivre l’évolution de la gauche et aux États-Unis. À la veille des élections municipales de Seattle, en novembre 2013, nous avons cité le Seattle Times qui décrivait l’atmosphère de la ville comme suit : « L’élection n’est que dans dix jours, mais nous savons déjà qui est le grand gagnant à Seattle. Ce sont les socialistes (…) Il est remarquable que, dans la campagne politique de Seattle, la quasi-totalité du programme de [Sawant] a été reprise par les deux candidats à la mairie. » (Seattle Times, 26 octobre). Kshama Sawant a finalement remporté le siège pour lequel elle se présentait avec 51% des voix (95.000 voix) en devenant ainsi la première personne ouvertement socialiste à être élue dans une grande ville américaine. Six mois plus tard, Seattle est devenue la première grande ville américaine à instaurer le salaire minimum de 15 dollars de l’heure.

Son élection a déclenché un séisme politique dans la ville et ses effets ont été ressentis dans tout le pays. Le socialisme en tant que référence idéologique est sorti de la marginalité. En 2015, Bernie Sanders a porté cette évolution au niveau national en se présentant aux primaires des Démocrates devant désigner leur candidat à l’élection présidentielle. Sa campagne reposait sur toutes les grandes revendications issues des luttes sociales du moment. Il se qualifiait de « socialiste démocratique ». Cela a propulsé la popularité du socialisme vers de nouveaux sommets. En 2018, quatre candidates de gauche progressistes – Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), Rashida Tlaib, Ayanna Pressley et Ilhan Omar – ont été élues au Congrès national en tant que Démocrates. Elles ont constitué un groupe informel, The Squad (la brigade), qui a fait naître l’espoir qu’une aile gauche se forme au sein des Démocrates pour contester la direction du parti, totalement acquise aux grandes entreprises. En 2019, Bernie Sanders a à nouveau connu suscité l’espoir pour les présidentielles, mais il a à nouveau été poignardé dans le dos par l’establishment démocrate qui a recouru aux manœuvres électorales les plus sophistiquées.

Affronter l’establishment et non chercher des compromis

Aujourd’hui, ce que fait la gauche attire l’attention des médias de masse. AOC est une personnalité connue dans le monde entier. Les photos de sa robe de soirée blanche pour le gala du Met (le Metropolitan Museum of Art de New York) où était inscrit « Tax the Rich » en grosses lettres rouges ont fait le tour du globe. Ce que l’on sait moins par contre parmi les militants de gauche, c’est qu’AOC et The Squad ont à plusieurs reprises cédé et adouci leurs positions sous la pression permanente de la direction de leur propre parti.

Moins d’une semaine après avoir fait la une de l’actualité mondiale avec une robe de gala, AOC n’a pas osé, avec les autres membres de The Squad, voter contre la contribution américaine d’un milliard de dollars pour le bouclier antimissile israélien. Elle s’est abstenue. Les considérations électorales deviennent de plus en plus la boussole qui guide AOC et les autres élus progressistes. Ils et elles tombent dans le même piège que Jeremy Corbyn qui, une fois élu à la tête du parti travailliste britannique, a tenté de trouver un compromis avec la droite. Cette droite s’est servie de la « trêve » pour renforcer son emprise sur l’appareil du parti et poignarder Corbyn à la première occasion. Corbyn leur a laissé manigancer leur complot en refusant de mobiliser la base des affiliés contre la droite du parti.

The Squad fait face au même danger. Ces élus progressistes opèrent en terrain hostile et au sein d’un parti qui a choisi le camp de l’establishment capitaliste. L’ouverture du Congrès au début de l’année et l’élection de la présidente de la Chambre des représentants, la Démocrate Nancy Pelosi, constituaient des opportunités fantastiques puisque les votes de The Squad étaient nécessaires pour obtenir la majorité. En quelques jours à peine, 40.000 personnes ont signé une pétition leur demandant de n’accorder leur voix à Pelosi que si le Parlement votait immédiatement un projet de loi concernant la création d’un système de soins de santé public. Elles ont refusé de le faire en expliquant qu’elles souhaitaient éviter de mettre en péril leur possibilité de collaborer avec Pelosi.

La campagne anti-Sawant

À Seattle, Kshama Sawant a résolument adopté une stratégie différente, une stratégie qui repose sur les mouvements sociaux, l’organisation des luttes sociales et l’indépendance totale vis-à-vis des deux partis de Wall Street et du grand capital. Kshama Sawant est élue depuis huit ans et est dorénavant la plus ancienne des neuf conseillers de la ville. L’establishment n’a ménagé aucun effort pour l’éjecter de son siège en 2015 et en 2019, en vain.

En 2020, l’establishment a changé son fusil d’épaule. Confronté à deux échecs successifs durant des élections ordinaires, il veut maintenant tenter sa chance dans des élections extraordinaires, sur base d’une procédure de destitution impliquant une élection anticipée. La campagne en faveur de sa destitution recueille des signatures depuis près d’un an pour atteindre le seuil nécessaire des 10 % des électeurs du district électoral concerné.

Ce seuil a été atteint dès cet été, de sorte que cette demande de destitution aurait pu figurer sur le bulletin de vote du 2 novembre, pour lequel un taux de participation de 60-65% est attendu. Mais lors d’élections anticipées, un taux de participation de 40% est déjà un succès. La campagne anti-Sawant a délibérément attendu que la date limite pour figurer sur les bulletins de vote du 2 novembre soit dépassée avant de remettre leurs signatures.

Pour démasquer cette manœuvre antidémocratique, Kshama Sawant a elle-même signé la pétition exigeant un vote sur sa destitution début juillet, lors d’une conférence de presse bondée. Dans les semaines qui ont suivi, cette campagne a recueilli des milliers de signatures supplémentaires, de sorte qu’il y en avait plus qu’assez pour les soumettre avant la date limite. Le scénario le plus probable maintenant est qu’une élection spéciale aura lieu le 7 décembre.

La procédure de destitution menace de priver la classe ouvrière de Seattle d’un outil extrêmement précieux. De nombreuses luttes à Seattle ont pu aboutir grâce à cette unique élue qui a porté leur combat dans la salle du conseil en cherchant à les renforcer. La lutte pour taxer davantage les grandes entreprises via la « Taxe Amazon » a été couronnée de succès. Plusieurs millions de dollars ont ainsi été acquis pour lutter contre le sans-abrisme, construire des logements publics abordables et financer un Green New Deal à Seattle. Kshama Sawant a apporté une aide cruciale pour des victoires dans la lutte contre la brutalité policière et le racisme, pour les droits des locataires, la protection de l’environnement et les droits des populations autochtones.

La campagne visant à la destituer repose sur des accusations montées de toutes pièces selon lesquelles elle aurait abusé de sa position. Dans les faits, c’est son soutien aux mouvements sociaux, notamment Black Lives Matter, qui est visé. Nos camarades de Socialist Alternative feront tout ce qui est en leur pouvoir pour conserver cette position politique cruciale à Seattle. Ce siège symbolise un programme politique cohérent de lutte et de solidarité pour le socialisme.

De ‘Black Lives Matter’ à ‘Justice pour Adama’: combattre le racisme par la solidarité 

17/09/2021 En juin dernier, 150.000 personnes, dont 70.000 à Paris, manifestaient en France contre le racisme et les idées d’extrême droite. Un an plus tôt, le meurtre raciste de George Floyd avait poussé des millions de jeunes et de travailleurs dans les rues des Etats Unis, par-delà la couleur de peau. Cette révolte a redynamisé le mouvement #BlackLivesMatter (les vies des noirs comptent) pour en faire la plus grande mobilisation sociale de l’histoire du pays. 

Des manifestations de solidarité ont éclaté dans le monde entier, avec notamment plusieurs dizaines de milliers de personnes à Paris à l’initiative du comité « La vérité pour Adama » en dépit du confinement et de la menace d’une répression policière brutale. C’est en France que l’impact du mouvement contre le racisme et la répression policière venu des Etats-Unis fut la plus forte. La jeunesse noire – et en particulier les jeunes filles noires – a joué un rôle exceptionnel en sortant dans les rues et en organisant des manifestations. Ainsi, à Anger, 11 jeunes filles noires âgées de 16 à 22 ans ont organisé deux manifestations les 8 et 9 juin 2020. Elles ne visaient pas seulement à se montrer solidaires, elles entendaient également ramener le combat en France, où sévit également le racisme systémique et les violences policières. 

Quelques mois plus tard, des centaines de milliers de personnes ont manifesté à plusieurs reprises contre la loi « sécurité globale » et les tentatives d’intimider les protestations et de protéger la police. Le samedi 28 novembre pas moins de 500.000 personnes occupaient les rues du pays. Quelques jours après que des centaines de migrants aient été brutalement chassés par la police de la place de la République à Paris à coups de matraques et de gaz lacrymogène. Les images du passage à tabac par la police de Michel Zecler, un homme noir, avaient également choqué l’opinion. 

Ce n’est pas un hasard si #BlackLivesMatter a autant résonné en France. Si le nom d’Adama Traoré est très connu grâce à l’activité militante de sa sœur, Assa Traoré, on pense également à Lamine Dieng (mort dans un fourgon de police à Paris), à Amadou Koumé (mort dans un commissariat à Paris),… Il n’est pas rare que de jeunes hommes de couleur meurent suite à une intervention policière dans des circonstances suspectes et que leurs proches doivent lancer des comités et mener de longs combats pour que justice soit faite.

En juillet 2020, le média indépendant en ligne Basta ! révélait qu’en 43 ans, sur 213 interventions létales ayant impliqué les forces de l’ordre, seuls dix officiers ont été condamnés à un emprisonnement ferme pour homicide. La dernière condamnation remonte à 1999. Une analyse de StreetPress montre qu’entre 2007 et 2017, 47 hommes désarmés sont morts à la suite d’interventions des forces de l’ordre. Aucun des policiers ou gendarmes impliqués n’a fini en prison. Plus d’un tiers des procédures ont abouti à un classement sans-suite, un non-lieu ou un acquittement des fonctionnaires. La majorité des affaires sont encore en cours.

Selon le rapport d’enquête du Défenseur des droits publié en juin 2020, « en moins de dix ans, les discriminations fondées sur l’origine et la couleur de peau ont presque doublé entre 2008 et 2016, passant de 6 % à 11 % sur la période. » En plus de cela, en janvier 2017, un rapport du Défenseur des droits avait conclu qu’un « jeune homme perçu comme Noir ou Arabe […] a une probabilité 20 fois plus élevée » d’être contrôlé que l’ensemble du reste de la population. Mais il est important de noter que le manque de structures et de financement pour amener du soutien réel aux victimes d’abus racistes physiques ou verbaux signifie que la majorité ne se sent ni soutenu, ni cru pour rapporter leurs expériences au système judiciaire français. Les chiffres recensés ne représentent qu’une partie seulement du problème. Bien que les lois françaises interdisant le recensement et le sondage de données ethniques peuvent s’inspirer de bonnes intentions pour lutter contre la ciblages discriminatoire de certaines communautés, ces lois rendent aussi les études sur le racisme dans la société difficile.

Cela dit, dans les dernières années, de nombreux jeunes ont témoigné de façon poignante de leurs expériences, nous donnant une idée concrète de la réalité pour la majorité. « Quand tu te fais traiter de nègre “pour rigoler”, c’est tout sauf drôle. On est nées en France, on est Françaises. », « Depuis l’âge de 9 ans, on m’a expliqué que j’étais noir et que j’étais inferieur (…) Lorsque vous êtes une personne de couleur noire, vous pouvez vous faire cracher dessus, même à la télévision », « Récemment quelqu’un m’a appelée en me disant ‘pourquoi on vous a embauchée ? J’ai peur, on ne sait jamais, vous pourriez poser une bombe à côté du chantier.’ Même si cela ne se voit pas sur moi, j’ai un prénom à consonance maghrébine (…) Parfois j’oublie de mettre mon téléphone en silencieux et l’appel à la prière retentit. L’autre jour je me suis fait cracher dessus, donc ça commence à faire très mal », « c’est toujours un peu de manière insidieuse, vicieuse je dirais, c’est indirect en fait, c’est pas quelque chose de palpable, c’est quelque chose qu’on ressent, et c’est pour ça que c’est pas forcément facile à comprendre pour quelqu’un de blanc parce qu’il faut vraiment le vivre au quotidien pour le sentir (…) ne serait-ce que par le regard, quelqu’un qui va resserrer son sac quand on arrive – souvent dans les situations du quotidien (…) et des accumulation comme ça. Après y en a d’autres, ça a été beaucoup plus parlant (…) notamment avec les violences policières où ça a été beaucoup plus violent, beaucoup plus direct. En tout cas, pour ma part, ça a toujours été dans des petits évènements comme ça du quotidien où tu le ressens, on veut pas s’asseoir à côté de toi (…) Je verrai plus des groupes de noires ou peut-être d’arabes se faire contrôler (…) c’est vraiment ce que je vois dans les transports (…) Cette prise de conscience est un premier pas. »

Le dangereux pari de Macron

Confronté aux mobilisations de masse de l’été 2020, Macron avait promis de ne faire aucun compromis face au racisme. Sans surprise, cela s’est révélé hypocrite, comme l’ont illustré la loi « sécurité globale » et le « plan contre le séparatisme ». 

Le débat sur le « séparatisme » était ouvertement teinté d’islamophobie, la campagne contre « l’islamo-gauchisme » atteignant des proportions ridicules. La droite et l’extrême droite ont monopolisé le temps de parole dans les médias. On se souvient du débat nauséabond entre Marine Le Pen et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin (qui n’a pas hésité à dire que Marine Le Pen faiblissait sur la question de l’Islam), mais les médias sont quotidiennement abreuvés de propos de ce type. Pendant ce temps, le chroniqueur d’extrême droite Eric Zemmour déversersait toute sa haine plusieurs fois par semaine sur la chaine TV CNEWS en participant à la normalisation du discours raciste, sexiste et LGBTQI+phobe. 

Cet entretien d’un climat aussi ouvertement dégueulasse n’est pas dû au hasard ou au « racisme du Français moyen ». Macron n’a jamais fait mystère de sa stratégie pour être réélu : profiter du discrédit total du monde politique pour grimper au second tour aux côtés de Marine Le Pen et ainsi être élu au nom du « front républicain » contre l’extrême droite. C’est un jeu dangereux à la suite d’un quinquennat marqué par la répression brutale et sanglante des mouvements sociaux et l’accroissement des inégalités. Il n’est pas le premier à chercher à compenser son manque de soutien de cette manière. Sarkozy s’en était fait un champion notamment avec son ministère de l’identité nationale. 

Quel rôle peut jouer la France Insoumise ?

La seule réelle riposte contre la politique de « diviser pour mieux régner » est un programme qui réunit les exploités et les opprimés autour d’un programme de revendications sociales. Le PS, qui a d’ailleurs cherché lui aussi à instrumentaliser le Front National dans les années ’80 et a ainsi participé à lui ouvrir la voie, a résolument tourné le dos à cette approche. L’absence d’une telle alternative permettrait au Rassemblement National d’instrumentaliser la colère contre les décideurs politiques traditionnels. 

Fin octobre 2020, l’indicateur de protestation électorale Fondapol-«Le Figaro» indiquait que 79% des électeurs envisagent un vote antisystème en 2022. Saisir ce potentiel exige de rassembler la colère autour du mouvement ouvrier en défendant un programme qui combat l’austérité et le racisme par la solidarité. 

Entre 2009 et 2020, le patrimoine des milliardaires français a augmenté de… 439 % ! La France est ainsi le deuxième pays où cet essor a été le plus important, juste après la Chine et loin devant d’autres Etats comme les Etats-Unis (170 %) ou le Royaume-Uni (168 %). Si le SMIC (salaire minimum) avait augmenté aussi vite, il serait à 4.805 euros net aujourd’hui.

Sans surprise, 9 Français sur 10 sont favorables à l’augmentation du SMIC. 8 sur 10 sont favorables au rétablissement de l’impôt sur la fortune supprimé par Macron, à une taxe sur les profiteurs de crise, à un grand plan d’investissement dans les services publics (en particulier la santé), à la gratuité des premières quantités d’eau, à la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle. 7 Français sur 10 sont favorables à la retraite à 60 ans. 6 Français sur 10 sont favorables à la semaine de 4 jours. Ces mesures sont défendues par l’Avenir en commun, le programme de la France Insoumise.

Ce programme soulève des points clés pour défier le racisme. En particulier, les livrets « quartiers populaires, quartiers solidaires » et « des médias au service du peuple » soulignent  le besoin urgent d’investissement en masse dans une éducation, des logements, des transports et des emplois publics stables, accessibles, et abordables pour tous, ainsi que la fin de concentration des médias dans les mains d’une minorité au pouvoir. 

On se souvient également de la minute de silence pour les réfugiés disparus dans la méditerranée organisée par Mélenchon à Marseille le 9 avril 2017 lors de sa campagne aux élections présidentielles. Le soutien de beaucoup de Français autour du programme solidaire et radical de la France Insoumise a été clairement démontré lors du premier tour de ces élections présidentielles, où Mélenchon a reçu 19,58% des voix. Sa proposition d’alternative réelle aux problèmes auxquels la majorité de la classe ouvrière fait face, ainsi que son appel à l’activisme et à l’organisation dans les rues, dans les communautés et dans les lieux de travail n’étaient pas des points faibles. Au contraire, la force de changement réside au sein de la classe ouvrière, et l’appel à l’action a joué un rôle considérable dans la création d’un élan autour de son programme à l’époque.

Ce n’est pas impossible ici non plus, même si le bashing médiatique intense anti-Mélenchon atteint des sommets, que Mélenchon lui-même a perdu du crédit parmi une partie de son électorat, notamment à cause de certaines mauvaises prises de position et que la France Insoumise est beaucoup plus considérée comme un groupe parlementaire que comme un véritable parti de lutte démocratique, après avoir pourtant mené un travail dynamique de stimulation de la lutte syndicale et sociale en début de mandat de Macron.

L’approche de la France Insoumise serait indéniablement renforcée en abandonnant sa rhétorique républicaine et universaliste qui explique les faiblesses de Mélenchon concernant l’armée française et son manque de condamnation de l’impérialisme français. Cela empêche également la France Insoumise de se connecter avec les réalités et les expériences des jeunesses noires, musulmanes ou issue de l’immigration.

Lutter en faveur d’un programme qui s’attire les couches sociales qui ont joué un rôle dans les manifestations BLM, contre les violences policières, en soutien aux Gilets jaunes ou contre les coupes budgétaires et le problème de sous-effectif dans les hôpitaux est crucial pour parvenir à construire un réel front de gauche actif et solidaire contre le Rassemblement National et tout autre parti traditionnel capitaliste. 

Le programme de la France Insoumise comporte plusieurs limites, notamment la volonté de rester dans le cadre d’un système capitaliste réformé grâce à la 6e République. Il représente toutefois un bon socle sur base duquel discuter de ce qui est nécessaire pour les travailleurs et leurs familles. Mais pour contrer l’abstention et mobiliser autour d’un projet de changement social, la France Insoumise devra absolument se lier aux mouvements sociaux, et s’y impliquer activement en tant qu’organisation. Selon nous, les élections de 2022 et les luttes qui à n’en pas douter jalonneront la prochaine période devraient être considérées comme un tremplin vers la constitution d’un parti large des travailleurs et des mobilisations sociales qui pourra s’impliquer de manière continue dans l’organisation de la lutte contre la classe capitaliste. 

Racisme et capitalisme – « Il ne peut y avoir de capitalisme sans racisme »

Pourquoi l’establishment français est-il si impliqué dans ces injustices ? La réponse est que le capitalisme a besoin du racisme pour diviser et que la classe capitaliste française a un intérêt indéniable à maintenir ce système.

Les récentes manifestations BLM ont correctement tourné leur attention vers l’héritage de l’esclavagisme et du colonialisme, et donc du racisme qui fut créé par le système capitaliste pour faire du profit sur le dos de travail non payé et au détriment des vies africaines. Notre organisation en Afrique du Sud explique que: “Avant le capitalisme, la discrimination contre tout un peuple basée sur des préjugés permanents d’ascendance prétendument inférieure, de couleur de peau ou d’autres caractéristiques physiques et mentales n’existait pas. Historiquement, le racisme est apparu pour justifier la traite des esclaves de l’Atlantique, une énorme source de profits pour la classe capitaliste naissante. Une fois apparu, le racisme a été modelé et adapté pour justifier les intérêts économiques changeants de la classe capitaliste dans ses conquêtes coloniales et comme partie de l’arsenal idéologique du capitalisme contre la classe ouvrière révolutionnaire.”

Le colonialisme et l’esclavage ont été essentiels au développement du capitalisme et leurs héritages racistes restent fortement ancrés dans la société qu’ils ont construite: dans le capitalisme, une minorité possède et contrôle les ressources et technologies mondiales et les moyens de production, dans lesquels ils investissent seulement dans un but lucratif.

Par exemple, Jeff Bezos, l’un des hommes les plus riches du monde et propriétaire de la compagnie Amazon sera bientôt le premier mille milliardaire au monde – une somme d’argent qu’il s’est acharné à dépenser dans une course pour voyager sur la lune, au lieu d’investir dans des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail pour ses employés qui souffrent de conditions extrêmement précaires – un fait qui affecte tous les travailleurs, mais en particulier les personnes de couleur aux Etats Unis (noirs, Latinos, Asiatiques, etc). 

Bien que nous ne soyons pas fan du personnage, ceci n’est pas un produit de la nature humaine de Bezos, mais du système de compétition dans lequel on vit qui pousse n’importe quel capitaliste à la cupidité comme seul moyen de maintenir sa compagnie sur le marché libre. L’utilisation de ‘diviser pour mieux régner’ (dont le racisme) comme moyen de justifier la surexploitation de communautés défavorisées et vulnérables est un moyen d’arriver à ses fins plus facilement.

Mais l’utilisation du racisme pour exploiter n’est pas unique aux Etats Unis. Après la seconde guerre mondiale, la colonisation de l’Afrique du Nord a joué un rôle clé pour le développement du capitaliste en France. Pour bénéficier d’une force de travail peu chère et surexploitée, les capitalistes ont ramené des travailleurs principalement d’Algérie, de Tunisie et du Maroc – une tactique non seulement profitable mais qui divise, puisqu’elle est constamment utilisée par les patronats pour diviser la classe ouvrière. La normalisation du racisme dans l’idéologie capitaliste a comme but de reprocher aux immigrants de ‘voler le travail des français autochtones’ au lieu de mettre la responsabilité sur la classe dirigeante qui surexploite des immigrants pour ne pas avoir à payer une force ouvrière française plus chère.

L’utilisation du sexisme et du racisme pour profiter de main d’oeuvre bon marché a été brutalement exposée par la crise sanitaire où, internationalement, les femmes, et plus encore celles issues de l’immigration ont fait les frais de cette crise; non seulement en représentant une couche importante de nos travailleurs essentiels dans les hôpitaux, les supermarchés et restaurants mais en représentant une partie importante de nos travailleurs qui subissent les salaires les plus bas et conditions les plus précaires. Cela vient du fait que la normalisation du racisme, du sexisme et toute forme d’oppression diminue les chances de trouver un travail ou un logement. Ce sentiment de ‘chance’ pousse donc les victimes du racisme et du sexisme à garder la tête basse lorsque leur salaire baisse ou leur loyer augmente par peur de perdre les seuls contrats qu’ils ont réussi à décrocher.

Créer cette division et ces préjudices pour exploiter une force ouvrière vulnérable est donc un moyen de maintenir le règne de la classe capitaliste. Et il est clair, dans nos exemples précédents, que l’Etat a un intérêt direct et particulier à défendre cette classe dirigeante.

« On ne combat pas le racisme avec le racisme – on le combat avec la solidarité » – Fred Hampton

Malheureusement pour le capitalisme, mais bien heureusement pour nous: il y a une limite à tout. Le système dans lequel on vit finit toujours par se heurter au phénomène de solidarité créé par les conditions communes dans lesquelles il pousse la grande majorité de classe travailleuse.

Par exemple, cela ne nous est pas venu comme une surprise que le secteur de la santé soit un secteur où le monde entier a  connu de nombreuses révoltes – et une solidarité au sein de la classe des travailleurs. En effet, ce secteur était déjà très touché par l’austérité et les inégalités avant l’arrivée du Covid 19, et de nombreux infermier(ères) étaient présents dans le mouvement des gilets jaunes et dans le mouvement de manifestations et de grèves de décembre 2019 à février 2020, le plus grand mouvement de grève depuis 1968. Bien que la classe capitaliste préférerait nous voir nous pointer les uns les autres du doigt pour les problèmes infligés par le système, la frustration réelle envers les coupes budgétaires dans l’éducation, la santé et autres services publics et l’augmentation constante du chômage et du prix du pétrole sont des questions qui affectent la majorité de la classe des travailleurs et surtout de sa jeunesse (de toutes origines, de tous genres, etc.). L’approfondissement de cette crise capitaliste pousse alors la majorité à réaliser que leurs problèmes ne viennent pas de ‘l’autre’ mais bien d’un système qui exploite à tout prix, et au détriment premier de la classe travailleuse et de la planète.

Cette solidarité cruciale entre tous les membres de la classe ouvrière s’est reflétée dans de nombreux combats en France et au niveau international. Comme indiqué plus tôt, BLM a été le plus  grand mouvement social et multiculturel aux Etats Unis, un pays où le racisme est ancré dans tous les aspects de la société mais a été défié par un refus d’être divisé par une classe dirigeante qui exploite tous les travailleurs, blancs ou noirs, et utilise le racisme pour nous diviser et surexploiter nos semblables.

La grève de Janvier 2020 en France a aussi été un modèle exemplaire de solidarité et de force sociale. Non seulement ces grèves ont rassemblé les mouvements féministes, antiracistes, anti-LGBTQIA+phobie, contre le changement climatique et contre toutes les inégalités économiques (chômages, austérité, taxes, etc), mais elles ont aussi aidé à re-populariser l’outil le plus efficace pour lutter contre le capitalisme: la grève. Covid a démontré comment les patrons ne peuvent pas survivre, produire ou s’enrichir sans travailleurs. La tactique de retirer sa force de travail a donc un impact imbattable sur l’économie et peut forcer les patronats à céder aux demandes des travailleurs. Mais ce procès de grève peut aussi consolider la solidarité, un outil essentiel pour vaincre toutes les attaques que la classe travailleuse subit, mais surtout pour organiser un réel mouvement de masse uni capable de détrôner le capitalisme une bonne fois pour toute.

« La prochaine fois qu’on descend, ce sera un appel plus organisé » – Assa Traoré, juin 2020

Le besoin de solidarité a été reconnu par le Comité Adama qui a rejoint le combat des Gilets jaunes, un mouvement explosif contre l’austérité imposée par le gouvernement Macron en 2018 et 2019 et qui a reçu une réponse physique violente et brutale de l’Etat et de la police et fut principalement démonisé dans les médias.

Le Comité Adama en a tiré des leçons correctes: bien que la jeunesse issue de l’immigration ait des expériences uniques et souvent plus violentes voire meurtrières, les brutalités policières ne touchent pas seulement les communautés défavorisées, mais toute la classe travailleuse qui tente de s’opposer aux logiques du système. Ceci est un phénomène exposé très clairement dans « Comme des Lions », un documentaire de 2016 qui retrace les luttes de 2011 et 2013 de travailleurs Peugeot qui tentent de s’organiser contre la fermeture d’une usine et la perte de leur emploi et se retrouvent nez à nez avec une police violente et répressive, face à laquelle les travailleurs chantent: ‘on est pas des casseurs, on est des ouvriers!’.

S’unir dans un combat solidaire est donc le meilleur moyen non seulement de défier les mensonges racistes et les divisions sociales, mais aussi d’exposer le rôle de l’Etat et de la police qui protège le statut quo et les intérêts des patronats à tout prix: à continuer la diabolisation des plus défavorisés et couper à travers la solidarité, en normalisant la répression violente des mouvements sociaux, la répression violente des communautés noires et musulmanes et l’exploitation de tous les travailleurs – qui affecte de manière disproportionnée les migrants, les personnes de couleur, les femmes et autres communautés défavorisées.

En effet, d’après un rapport de 2020, Adama Traoré et 11 gilets jaunes font partie des 676 personnes décédées suite à l’intervention des forces de l’ordre en 43 ans en France.

Mais alors, autour de quel type de programme devons-nous lutter pour construire un mouvement des travailleurs et des jeunes  solidaire qui peut mettre fin aux discriminations et abus racistes en France, qui peut gagner des réformes concrètes pour tenir responsable les policiers meurtriers & pour assurer des services sociaux, des emplois et une vie abordable à tous, mais qui peut surtout rompre avec le système capitaliste comme seul moyen d’assurer que ce qui est arrivé à Adama n’arrive plus jamais et comme seule moyen d’assurer la fin de toutes les inégalités économiques et sociales?

Pour nous, ce programme, est un programme révolutionnaire, qui demande:

  • Un service public qui profite à tous ! L’utilisation démocratique des ressources et richesses qui existent en France pour investir massivement dans: la rénovation et la construction de logements sociaux accessibles à tous et abordables partout; dans des accès à de bons emplois stables avec de bons salaires et de bonnes conditions de travail, la réduction collective du temps de travail sans perte de salaire, et dans un enseignement et un système de soins santé gratuits et de qualité.
  • Une police sous contrôle démocratique! La démilitarisation de la police avec le démantèlement de la Brigade Anti-Criminalité (BAC), ainsi que le contrôle démocratique de la police par les communautés ouvrières et quartiers défavorisés, les secteurs de travail clés et syndicats pour en finir avec les brutalités policières ; des investissements dans la protection des plus vulnérables (formations, infrastructures, emplois, etc.) et enfin que justice soit rendue aux familles des victimes de violences policières racistes: Adama Traoré, Amine Bentounsi, Ali Ziri, Wissam El-Yamni, Zineb Redouane Zyed Benna, Bouna Traoré, Babacar Gueye, Gaye Camara, Shaoyo Liu, Mahamadou Marega, Selom et Matisse, Ibrahima Bah, et tous les autres.
  • La lutte solidaire pour imposer nos revendications! Il nous faut construire un mouvement de masse des travailleurs et de la jeunesse qui s’oppose à l’affaiblissement de la force de notre nombre par la division, raciste ou autre, afin d’affronter efficacement l’extrême droite et le système capitaliste lui-même, qui nous opprime et exploite tous dans l’intérêt de profits à court terme.
  • Le socialisme, pas la barbarie ! Ce sont les travailleurs qui font tourner le monde, ils doivent le prendre en main ! Finissons-en avec l’exploitation capitaliste des deux sources de toutes richesses, les travailleurs et la nature, en nationalisant sous contrôle et gestion démocratiques les secteurs clés de l’économie. De cette manière, il serait possible d’avoir une économie démocratiquement planifiée qui poserait les bases de l’anéantissement de toute oppression, exploitation, violence, inégalité et injustice. C’est ce que nous appelons le socialisme. 

France. Construire un rapport de force pour remettre la lutte et la solidarité à l’agenda

30/06/2021

En juin, les élections départementales et régionales françaises ont été marquées par une abstention historique : 68% des électeurs ont boudé les urnes. Dans la catégorie des 18-24 ans, cette abstention grimpe même à 87% ! C’est bien entendu une illustration de la crise de légitimité qui frappe le monde politique français. Et un moment riche en leçons dans la perspective des élections présidentielles de 2022.


Les sondages ont systématiquement été interprétés comme les signes annonciateurs de l’inévitable duel Macron / Le Pen, cette dernière arrivant première au premier tour pour être battue au second. Les résultats des élections régionales viennent temporiser cette analyse. En tête dans 6 des 13 régions métropolitaines au premier tour de ces mêmes élections il y a six ans, le Rassemblement national ne l’a plus été que dans une cette fois-ci, passant de 28% à 19% à l’échelle nationale. Pourtant, ce sont ses thèmes favoris qui ont dominé la campagne : la sécurité et l’immigration.

Le contexte de ces derniers mois en France a été celui du débat sur le « séparatisme » très franchement teinté d’islamophobie et de la campagne contre « l’islamo-gauchisme » qui a atteint des proportions ridicules. La droite et l’extrême droite ont monopolisé le temps de parole dans les médias. On se souvient du débat nauséabond entre Marine Le Pen et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin (qui n’a pas hésité à dire que Marine Le Pen faiblissait sur la question de l’Islam), mais les médias sont quotidiennement abreuvés de propos de ce type. Le chroniqueur d’extrême droite Eric Zemmour peut ainsi déverser toute sa haine plusieurs fois par semaine sur la chaine TV CNEWS et participer à la normalisation du discours raciste, sexiste et LGBTQI+phobe. Celui-ci laisse d’ailleurs planer le doute quant à une éventuelle candidature pour les présidentielles (il est actuellement crédité de 5,5% des intentions de vote).

Cet entretien d’un climat aussi ouvertement dégueulasse n’est pas dû au hasard ou au « racisme du Français moyen ». Macron n’a jamais fait mystère de sa stratégie pour être réélu : profiter du discrédit total du monde politique pour grimper au second tour aux côtés de Marine Le Pen et ainsi être élu au nom du « front républicain » contre l’extrême droite. C’est un jeu dangereux à la suite d’un quinquennat marqué par la répression brutale et sanglante des mouvements sociaux et l’accroissement des inégalités. Et la grande leçon qui s’impose à la suite de ces élections régionales et départementales, c’est que rien n’est écrit à l’avance dans une telle instabilité. Le second tour Macron-Le Pen n’est pas inéluctable.

Quel rôle peut jouer la France Insoumise ?

Entre 2009 et 2020, le patrimoine des milliardaires français a augmenté de… 439 % ! La France est ainsi le deuxième pays où cet essor a été le plus important, juste après la Chine et loin devant d’autres Etats comme les Etats-Unis (170 %) ou le Royaume-Uni (168 %). Si le SMIC (salaire minimum) avait augmenté aussi vite, il serait à 4.805 euros net aujourd’hui.

Sans surprise, 9 Français sur 10 sont favorables à l’augmentation du SMIC. 8 sur 10 sont favorables au rétablissement de l’impôt sur la fortune supprimé par Macron, à une taxe sur les profiteurs de crise, à un grand plan d’investissement dans les services publics (en particulier la santé), à la gratuité des premières quantités d’eau, à la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle. 7 Français sur 10 sont favorables à la retraite à 60 ans. 6 Français sur 10 sont favorables à la semaine de 4 jours. Ces mesures sont défendues par l’Avenir en commun, le programme de la France Insoumise.

Aujourd’hui, Mélenchon est à 12% dans les sondages, il devance largement le PS, Europe-Ecologie Les Verts et le PCF qui a décidé de présenter une candidature de son côté cette fois-ci. En 2012, Jean-Luc Mélenchon est passé de 3% à un an du scrutin, à 11% dans les urnes ; en 2017, de 11% à un an de l’échéance, à près de 20% et 600.000 voix du second tour. Ces percées ont été obtenues sur base d’une dynamique de campagne qui est parvenue à transformer de nombreux électeurs en militants. Ce n’est pas impossible ici non plus, même si le bashing médiatique intense anti-Mélenchon atteint des sommets, que Mélenchon lui-même a perdu du crédit parmi une partie de son électorat, notamment à cause de certaines mauvaises prises de position et que la France Insoumise est beaucoup plus considérée comme un groupe parlementaire que comme un véritable parti de lutte démocratique, après avoir pourtant mené un travail dynamique de stimulation de la lutte syndicale et sociale en début de mandat de Macron.

Le programme de la France Insoumise comporte plusieurs limites, notamment la volonté de rester dans le cadre d’un système capitaliste réformé grâce à la 6e République. Il représente toutefois un bon socle sur base duquel discuter de ce qui est nécessaire pour les travailleurs et leurs familles. Mais pour contrer l’abstention et mobiliser autour d’un projet de changement social, la France Insoumise devra absolument se lier aux mouvements sociaux, et s’y impliquer activement en tant qu’organisation. Selon nous, les élections de 2022 et les luttes qui à n’en pas douter jalonneront la prochaine période devraient être considérées comme un tremplin vers la constitution d’un parti large des travailleurs et des mobilisations sociales qui pourra s’impliquer de manière continue dans l’organisation de la lutte contre la classe capitaliste. Ce sera crucial pour tenter d’inverser le rapport de force, de restaurer la confiance dans la force collective de la majorité sociale et de donner la perspective pour un véritable changement sociétal, solidaire et inclusif, et qui réponde réellement aux besoins.

Tunisie : Non au coup d’Etat de Saïed, non à Ennahda – Construisons la lutte pour le socialisme

23/08/2021

Un peu plus de dix ans après le soulèvement populaire qui a chassé du pouvoir le dictateur tunisien Ben Ali, de nouvelles convulsions secouent le pays. Le 26 juillet, le président a démis le gouvernement et gelé le Parlement pour 30 jours.

Par Serge Jordan, Alternative Socialiste Internationale, article initialement publié le mercredi 28 juillet sur internationalsocialist.net

Dimanche 25 juillet, tard dans la journée, le président tunisien, Kaïs Saïed, a pris la décision unilatérale de suspendre le Parlement, de limoger le gouvernement en place et d’annoncer qu’il gouvernera temporairement par décret. Il s’agit d’un acte sans précédent depuis la révolution de 2011 qui a renversé le régime dictatorial de Zine El Abidine Ben Ali, marquant une escalade dramatique de l’instabilité politique chronique qui affecte le capitalisme tunisien depuis lors.

Fait important, cette décision est intervenue le jour même où des milliers de personnes manifestaient dans de nombreuses villes du pays pour demander la chute du gouvernement.

La force dominante au parlement et au gouvernement, le parti islamiste de droite Ennahda, était dans la ligne de mire de ces protestations ; plusieurs de ses bureaux locaux ont été saccagés ou incendiés. Mais le mécontentement gronde contre l’ensemble de l’establishment politique, alors que le pays connaît une chaîne de crises combinées et s’aggravant mutuellement, exacerbées par la pandémie de Covid-19.

Depuis des mois, les querelles politiques au sommet de l’Etat se manifestent ouvertement, avec des confrontations publiques entre le Président, le Premier ministre Hichem Mechichi et le président du Parlement Rached Ghannouchi. Tout cela se déroule dans un contexte où l’économie du pays a été malmenée par les effets de la pandémie et de la contraction brutale de l’année dernière – générant des centaines de milliers de pertes d’emplois, l’effondrement du secteur crucial du tourisme, et des hausses importantes des prix des biens de consommation.

C’est sur ce cocktail déjà explosif qu’est apparue depuis le mois de mai une nouvelle vague brutale d’infections de Covid-19. Ce n’est pas un phénomène naturel ; aujourd’hui, la Tunisie consacre 5 % des dépenses publiques totales à la santé publique, alors qu’elle en consacre 38 % à la défense. Cette troisième vague de Covid a mis en évidence la négligence criminelle du secteur de la santé après des années de coupes budgétaires néolibérales, en particulier dans les régions intérieures les plus pauvres – et l’impréparation pure et simple de la classe dirigeante. Des vidéos ont circulé sur les médias sociaux montrant des cadavres abandonnés au milieu des salles d’hôpital, les morgues ne pouvant faire face au nombre croissant de décès.

La Tunisie connaît aujourd’hui le taux de mortalité dû au Covid-19 le plus élevé d’Afrique et du monde arabe, ayant officiellement enregistré plus de 18 000 décès sur une population d’environ 12 millions d’habitants. La mauvaise gestion de la pandémie est elle-même devenue une question de plus en plus politisée qui a affaibli le gouvernement déjà profondément impopulaire, en proie à la crise depuis le premier jour. Il y a quelques semaines, à Kairouan, l’une des zones les plus touchées, des manifestations ont éclaté pour réclamer la chute du gouverneur local pour sa mauvaise gestion de la crise sanitaire. La semaine dernière, le ministre national de la santé a été limogé – le quatrième depuis le début de la pandémie.

Aucun soutien pour le coup de force de Kaïs Saïed

Compte tenu du rejet généralisé du gouvernement et du parlement, la récente décision de Kaïs Saïed a été célébrée dans la rue par une partie importante de la population. Comme le commentait alors Tayaar al’Amael al’Qaaedii (ISA en Tunisie), l’élection de ce professeur de droit populiste à la présidence à l’automne 2019 a été l’expression d’un fort sentiment anti-élite, anti-establishment et anti-parti, notamment chez les jeunes.

Assisté, pour l’instant, par l’armée et des pans importants de la machine étatique, sa dernière manoeuvre est une tentative de mettre fin à l’instabilité politique par des moyens autoritaires. Il veut profiter de l’immense colère qui s’est développée contre la coalition au pouvoir soutenue par Ennahda pour couper les ailes d’un centre de pouvoir concurrent autour du parti islamiste en se positionnant du côté du “peuple”, rompant ainsi avec le reste d’un establishment largement perçu comme pourri, corrompu et inefficace. Il est compréhensible que la décision de Saïed de lever l’immunité parlementaire et sa menace de soumettre les députés corrompus à la loi “malgré leur richesse et leur position” soient accueillies avec un certain degré d’approbation populaire.

La vérité, cependant, est qu’aucun des principaux protagonistes de ce drame politique n’a de solution aux problèmes qui touchent la majorité de la population. Bien entendu, les socialistes se sont opposés inconditionnellement à la coalition gouvernementale déchue. Comme les onze coalitions qui l’ont précédée depuis la chute de Ben Ali, elle a perpétué les mêmes politiques anti-pauvres et anti-travailleurs que sous l’ancien régime, et a cycliquement ramené les masses dans la rue. Mais aucune confiance ne peut être accordée à un “homme providentiel”, et encore moins à un homme qui a démontré qu’il n’avait aucune alternative sérieuse à opposer au système défaillant du capitalisme et de l’impérialisme dans lequel tous les gouvernements post-Ben Ali ont opéré.

Dans son discours de dimanche, Saïed a évoqué la nécessité de retourner à la “paix sociale” et de “sauver l’État” – et non d’apporter un soutien aux millions de familles dans le besoin, de donner du travail aux chômeurs, de répudier la dette publique, d’accélérer le rythme trop lent de la vaccination contre le Covid, d’investir dans les soins de santé publics ou de nationaliser les hôpitaux privés. Malgré sa position anticorruption, Saïed n’a rien fait pour défier les intérêts particuliers de la bourgeoisie locale et des institutions impérialistes comme le FMI, qui tentent d’imposer des programmes de pauvreté de masse au milieu d’une pandémie mondiale – comme l’illustrent les récentes coupes dans les subventions à l’alimentation et au carburant par feu le gouvernement, contre lesquelles Saïed n’a pas pipé mot. Il a même, à certaines occasions, menacé d’envoyer l’armée contre les travailleurs en grève, et s’est lié d’amitié avec des régimes totalement réactionnaires et anti-ouvriers à l’étranger, tels que les impitoyables dictatures saoudienne et égyptienne.

Les militants révolutionnaires, les jeunes et les travailleurs ne peuvent soutenir la démarche antidémocratique de Saïed. Alors qu’elle semble aujourd’hui s’attaquer principalement à des politiciens impopulaires, elle implique déjà des mesures visant à empêcher les masses de marquer les événements de leur empreinte – comme l’interdiction de rassembler plus de trois personnes sur les places et la voie publique. La normalisation du déploiement de l’armée dans les rues, comme cela a été fait pour encercler les bâtiments de l’État et empêcher les députés d’entrer au Parlement, servira demain à intimider ou à briser les véritables protestations des travailleurs et des jeunes.

La démarche de Saïed a un caractère préventif : comme beaucoup de membres de la classe dirigeante, il est très conscient que l’ensemble du régime post-Ben Ali, construit sur l’exploitation continue de la majorité par une élite super-riche et corrompue, repose sur un baril de poudre qui risque de nouvelles explosions sociales. Un rapport publié le mois dernier par le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux montre que le nombre de mouvements de contestation dans le pays a doublé en mai 2021 par rapport à mai 2020. Sous cet angle, la prise de pouvoir de Saïed peut être considérée comme une manœuvre du sommet pour empêcher les masses de faire le travail de renversement du gouvernement par leur propre lutte.

Comme le dit le proverbe, “montre-moi tes amis et je te montrerai qui tu es”. Parmi ceux qui ont soutenu les mesures de Saïed figure le Parti Destourien Libre – un parti qui se nourrit de la nostalgie ouverte de la dictature de Ben Ali et d’une forte opposition à la révolution de 2011, qu’il qualifie de “coup d’État” et de “conspiration”. L’ironie d’un président qui, au cours de sa campagne électorale, avait souligné la nécessité d’une démocratie participative radicale, finit par concentrer le pouvoir entre ses propres mains, ne devrait échapper à personne. Cela montre l’impasse de la promesse de changement dans les limites d’un système structurellement truqué en faveur d’une poignée de familles super riches, de sociétés multinationales et de grands créanciers qui profitent de leur contrôle sur les principaux leviers de l’économie tunisienne.

La destitution par le président du Premier ministre Mechichi, qui était également en charge du ministère de l’Intérieur, et son remplacement par le chef de la garde présidentielle, est une tentative directe de Saïed de consolider son soutien au sein des forces de police, dont les abus généralisés et les actes de brutalité répétés à l’encontre des pauvres et des jeunes ont été un déclencheur important de la rage sociale qui a éclaté au grand jour ces derniers mois. La prise d’assaut du bureau d’Al Jazeera à Tunis par des policiers en civil, apparemment autorisés par des instructions venues d’en haut, montre que la démarche de Saïed, si elle n’est pas accueillie par une réponse forte du mouvement ouvrier et révolutionnaire, pourrait ouvrir la voie à une dangereuse escalade de mesures antidémocratiques.

La classe ouvrière et la jeunesse révolutionnaire doivent se battre pour leur propre alternative.
Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il faille accorder le moindre soutien à des partis comme Ennahda, dont les dirigeants utilisent aujourd’hui une phraséologie hypocrite autour de la ” défense de la révolution ” et de la ” démocratie ” contre le coup d’État constitutionnel de Saïed – alors qu’ils ont eux-mêmes toujours mené des attaques réactionnaires vicieuses contre la révolution et les droits démocratiques sous les gouvernements auxquels ils ont participé, plus notoirement entre 2011 et 2013.

Malheureusement, mais sans surprise, face à la grave crise politique qui affecte depuis des mois les institutions du pays, la direction de la puissante UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) n’a rien trouvé de mieux ces derniers mois que de faire de nouvelles propositions pour un ” dialogue national ” entre tous les partis politiques. Et ce, alors que ces partis, suivant les traces de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le renversement de Ben Ali, n’ont rien proposé d’autre qu’un programme de guerre de classe contre la majorité : privatisation des entreprises publiques, compression des salaires du secteur public, suppression des subventions, dévaluation de la monnaie, vente de terres agricoles à des multinationales étrangères, réduction des services publics, etc.

Au lieu d’essayer de recoller les pièces cassées du puzzle politique capitaliste, le rôle du mouvement syndical devrait être de construire une alternative politique authentique et indépendante basée sur les intérêts de la classe ouvrière, des agriculteurs pauvres, des jeunes chômeurs et des populations des régions marginalisées. Cependant, les bureaucrates de la centrale syndicale ont non seulement omis de condamner le coup de force de Saïed, mais ils l’ont même soutenu, à condition qu’il y ait des garanties que ces mesures exceptionnelles seront “limitées” et “respectueuses de la constitution”. Les travailleurs se retrouvent ainsi dans une position de spectateurs face à la bataille politique qui se joue actuellement entre les différentes ailes de la classe dirigeante.

Pour répondre aux exigences de leur révolution inachevée, la classe ouvrière et les masses révolutionnaires ne peuvent compter sur aucun des camps pro-capitalistes opposés ; elles doivent compter sur leurs propres forces, utiliser leurs propres méthodes de lutte et mettre en avant leurs propres exigences – comme elles l’ont fait pour renverser le régime de Ben Ali il y a dix ans. La mise en place de comités d’action locaux sur les lieux de travail et dans les quartiers pour discuter de la situation actuelle et construire une mobilisation de masse selon leurs propres termes serait une très bonne façon de commencer. Mais pour que leurs efforts héroïques de la dernière décennie n’aient pas été vains, ils doivent aussi se rassembler de toute urgence pour construire leur propre alternative politique : une force de masse qui se consacre à mettre fin à l’assaut capitaliste sur leurs vies et leurs moyens de subsistance, et à lutter pour la transformation socialiste.

Le rapport du GIEC démontre que nous n’avons plus de temps à perdre : luttons pour une alternative socialiste !

Le nouveau rapport majeur sur le climat du groupe d’experts sur le climat de l’ONU, le GIEC, est un acte d’accusation dévastateur contre les dirigeants du monde et le système capitaliste. Il fait plus chaud aujourd’hui qu’il ne l’a été depuis 100 000 ans, et les scientifiques peuvent désormais établir un lien clair entre les conditions météorologiques extrêmes de la dernière décennie et le changement climatique.

Par Robert Bielecki, Rättvisepartiet Socialisterna – ISA-Suède

Les changements de température suivent les modèles précédents, mais les effets depuis le précédent rapport sont beaucoup plus importants et plus graves que prévu. La nécessité d’un changement de système ne devient que plus urgente.

Le dernier grand rapport sur le climat a été publié en 2013 et n’a pas pu, à l’époque, établir complètement un lien entre l’augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes et les effets du réchauffement climatique. Mais depuis 2013, nous avons assisté à des catastrophes naturelles de plus en plus graves, avec des dégâts importants sur les infrastructures, l’agriculture, les écosystèmes, les humains et toute vie sur la planète.

En ce moment, de terribles incendies font rage en Grèce, un pays qui connaît des températures extrêmes de plus de 40 degrés depuis plus d’une semaine. Sur l’île grecque d’Evian, où d’immenses incendies font rage, 2 000 habitants ont été contraints de fuir depuis le 3 août. Reuters rapporte que le travail d’extinction des feux est difficile car l’eau qui s’évapore avant d’atteindre les flammes ! Dans la banlieue d’Athènes, des milliers de personnes ont également été contraintes de fuir les incendies qui font rage. « Nous parlons de l’apocalypse, je ne sais pas comment décrire cela autrement », a déclaré Sotiris Danikas, qui travaille pour les garde-côtes d’Evian, à la BBC.

Mais le monde entier a été en feu pendant l’été. Outre la Grèce, de grands incendies ont eu lieu et sont actuellement en cours en Italie, en Bosnie, en Turquie, en Russie, aux États-Unis, au Canada, en Espagne, en Finlande, en Macédoine du Nord, en Albanie, etc. Le scénario est partout le même : de gigantesques incendies provoqués par des vagues de chaleur importantes obligent des milliers de personnes à fuir.

Le « Résumé à l’intention des décideurs » du rapport indique qu’ »il est pratiquement certain que les extrêmes de chaleur (y compris les vagues de chaleur) sont devenus plus fréquents et plus intenses dans la plupart des régions terrestres depuis les années 1950″ et que « le changement climatique induit par l’homme est le principal moteur de ces changements ». Le GIEC écrit que « certaines chaleurs extrêmes récentes observées au cours de la dernière décennie auraient été extrêmement improbables sans l’influence humaine sur le système climatique ».

Outre les vagues de chaleur, les sécheresses extrêmes et les incendies, le GIEC constate également un risque accru de précipitations intenses. Nous en avons eu des exemples clairs il y a quelques semaines, lorsque des régions d’Allemagne, de Belgique et des Pays-Bas ont été inondées après d’énormes précipitations. L’approvisionnement en denrées alimentaires est également affecté lorsque les vagues de chaleur et les inondations risquent de détruire d’énormes surfaces de terres arables et d’anéantir l’agriculture. Surtout dans les pays pauvres et néocoloniaux, où c’est déjà une triste réalité.

Outre les effets que tout cela a sur les humains, l’ensemble de l’écosystème est, bien entendu, affecté négativement. La vie animale et végétale est anéantie par les phénomènes climatiques extrêmes. Le rapport (et la réalité) montre que les phénomènes météorologiques extrêmes ne sont pas uniquement destinés à certaines parties de la Terre, mais que des phénomènes tels que la sécheresse extrême, les vagues de chaleur les plus fortes et les pluies torrentielles sont visibles dans toutes les régions du monde.

Le rapport du GIEC montre que les vagues de chaleur extrêmes sont 2,8 fois plus fréquentes aujourd’hui qu’elles ne le seraient en l’absence de réchauffement climatique (où les vagues de chaleur se produiraient une fois tous les dix ans, selon le rapport). Il en va de même pour les pluies torrentielles et les sécheresses qui affectent l’agriculture, qui sont respectivement 1,3 et 1,7 fois plus fréquentes.

Les ouragans tropicaux se sont également intensifiés et multipliés au cours de la dernière décennie, ce qui a entraîné des dommages importants aux infrastructures et aux écosystèmes. Au « Dagens nyheter » du 9 août, le climatologue Markku Rummukainen, qui est également le représentant de la Suède au sein du GIEC, a déclaré que : « Les changements en cours sont très étendus et rapides au sein du système climatique. Dans de nombreux cas, ils sont sans précédent si l’on remonte très loin dans le temps. Le lien entre le changement climatique et les phénomènes météorologiques extrêmes est beaucoup, beaucoup plus fort que dans les rapports précédents. »

Réchauffement de la planète : la faute à la soif de profits

La température moyenne de la planète continue d’augmenter, indique le rapport du GIEC sur le climat. Il fait plus chaud maintenant qu’il ne l’a été depuis plus de 100 000 ans !

Depuis 2013, la température moyenne mondiale a augmenté de 0,2 degré, pour atteindre 1,1 degré Celsius par rapport au début de la révolution industrielle, au milieu des années 1700. Dans l’hémisphère nord, le réchauffement s’accélère ; en Suède, par exemple, on observe une augmentation de la température régionale d’environ 2 degrés. Et il ne fait aucun doute que ce sont les émissions de gaz à effet de serre des « humains » qui créent des changements majeurs dans le climat. Mais la faiblesse du rapport réside précisément dans le concept d’ »humain ». Il devrait plutôt être décrit comme « la recherche de plus en plus intense de profits accrus par les grandes entreprises et les États ».

On ne saurait trop insister sur le fait que c’est la recherche du profit par le système capitaliste et sa conception des ressources naturelles comme une source inépuisable de richesse qui sont à l’origine de la grave crise climatique à laquelle nous sommes tous confrontés. Les compagnies pétrolières, les autres grandes entreprises et leurs politiciens ne feront qu’augmenter les émissions. Lutter contre la menace existentielle de la crise climatique, c’est lutter contre le système économique.

Le rapport sur le climat indique en outre qu’environ la moitié des émissions, soit 20 des 40 milliards de tonnes de dioxyde de carbone par an, sont absorbées par les puits de carbone naturels, tels que les forêts et les océans. Mais l’énorme dévastation des forêts tropicales et autres forêts libère de grandes quantités de dioxyde de carbone et sa fonction de puits de carbone disparaît. Avec l’évolution actuelle, la Terre sera capable de fixer de moins en moins de dioxyde de carbone, alors qu’elle en libère de plus en plus.

La combustion de combustibles fossiles – pétrole, charbon et autres – réchauffe encore plus la planète. Mais le fait est que le résumé du rapport du GIEC à destination des décideurs politiques ne mentionne pas les mots pétrole, combustibles fossiles ou entreprises, et utilise uniquement des termes tels que « émissions d’origine humaine ».

Aucune solution n’est possible sur base du capitalisme

Quoi qu’il en soit, les grandes entreprises du secteur de l’énergie et les États du monde entier ne prévoient pas de prendre des mesures efficaces pour réduire les émissions. Aucune mesure significative n’a été prise depuis l’Accord de Paris en 2015, seulement des engagements climatiques « volontaires » et « décidés au niveau national » très limités.

La stratégie climatique commune de l’UE adoptée cette année est également loin d’être suffisante, et ses outils ne sont pas assez efficaces. Ils s’appuient sur des solutions de marché vouées à l’échec, comme le fait de rendre plus coûteuses les émissions de dioxyde de carbone et d’imposer des taxes plus élevées sur les combustibles fossiles, ainsi que l’accent mis sur le « commerce des émissions ». Les entreprises feront payer les familles de travailleurs et les pauvres. Le programme de l’UE vise également à avantager ses propres grandes entreprises par rapport à leurs concurrents extérieurs à l’UE.

Jongler avec les chiffres d’émissions par le biais de l’échange de droits d’émission peut sembler bon sur le papier, mais cela ne permet pas de réduire les émissions dans la mesure requise. Les pays du G20, pour leur part, n’ont même pas pu se mettre d’accord sur l’élimination progressive de l’énergie au charbon lors de leur dernier sommet. Il ne faut pas croire que l’establishment acceptera des accords réellement efficaces et contraignants pour le climat lors de la COP26 à Glasgow.

Le niveau de dioxyde de carbone dans l’atmosphère n’a cessé d’augmenter. Il est aujourd’hui de 410 ppm (parties par million), contre 391 ppm dans le dernier rapport sur le climat de 2013. Cette concentration est « plus élevée que jamais depuis au moins 2 millions d’années », résume sombrement le rapport.

Et pour avoir « 67 % de chances » d’atteindre l’objectif de 1,5 degré, seuls 400 milliards de tonnes de dioxyde de carbone supplémentaires peuvent encore être émises. Toutefois, ce chiffre s’entend à partir de 2020, ce qui signifie qu’il ne reste que 7 à 8 ans au niveau actuel d’émissions avant que le « budget carbone » ne soit épuisé.

Un autre effet du réchauffement climatique est la hausse du niveau des mers et la fonte des glaces. « Presque toutes les calottes glaciaires et tous les glaciers intérieurs fondent de plus en plus vite, selon le GIEC, et c’est aussi la principale raison pour laquelle le niveau des mers augmente à l’échelle mondiale. Par rapport aux années 1990, les calottes glaciaires et les glaciers du monde entier fondent quatre fois plus vite, et le pôle Nord risque d’être complètement libre de glace « au moins à un moment donné » avant 2050.

Si le scénario le plus optimiste se réalise et que l’augmentation de la température moyenne mondiale n’atteint que 1,5 degré, le niveau des mers pourrait avoir augmenté d’un demi-mètre d’ici 2100. Mais les océans réagissent lentement aux changements de température ; en 2300, ils pourraient avoir augmenté de trois mètres.

L’élévation du niveau des mers a triplé de vitesse au cours des dix dernières années, et au total, les mers se sont élevées de 20 cm entre 1901 et 2018. Les calculs du GIEC montrent que le niveau des mers augmente désormais de 3,7 mm par an.

La seule issue est une transformation socialiste de la société

Les émissions doivent être réduites à zéro vers 2050 pour avoir une chance, selon le GIEC. Mais nous ne pouvons pas attendre : des changements majeurs et profonds sont nécessaires – MAINTENANT. Nous sommes déjà dangereusement près de franchir plusieurs des points de basculement qui, s’ils sont dépassés, deviendront irréversibles et entraîneront un réchauffement climatique encore plus rapide, comme la fonte du pergélisol ou la déforestation de l’Amazonie.

La semaine dernière, de nouveaux rapports alarmants ont également indiqué que le Gulf Stream risquait de s’effondrer dans les prochaines décennies. En Suède, la température chuterait alors de façon spectaculaire, sans parler des effets négatifs sur la vie marine et l’écosystème de l’Atlantique et des régions avoisinantes.

Des scénarios cauchemardesques avec des émissions accrues, conduisant à une augmentation de 3 à 5 degrés de la température moyenne mondiale et à une élévation du niveau des mers de plusieurs mètres dans les décennies à venir, sont presque garantis à moins que le capitalisme en tant que système ne soit remplacé par un système socialiste démocratique, où la production, la distribution et l’ensemble du système économique sont planifiés en fonction des besoins des personnes et de l’environnement sous le contrôle démocratique et la gestion des travailleuses et travailleurs.

Cela nécessite un mouvement de masse révolutionnaire contre le pouvoir économique, contre le capitalisme. Le mouvement pour le climat, les syndicats, les organisations de travailleurs et les organisations de base ont besoin d’organisations démocratiques et d’un programme socialiste.