Des comités de lutte anti-Macron pour construire un mouvement offensif
Par Stéphane
Le 13 octobre 200.000 personnes ont manifesté dans les rues du pays notamment contre l’austérité, pour des augmentations de salaire et l’égalité femmes-hommes. Une rentrée sociale de l’Intersyndicale (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU et Solidaires) à nouveau réunie qui aurait pu être plus ambitieuse, quelques mois à peine après la fin du mouvement historique contre la réforme des retraites qui avait fait trembler la macronie et au-delà. Davantage était faisable au vu des 250.000 qui avaient manifesté fin septembre 2022, alors à l’appel des seuls CGT, FSU et Solidaires ; et surtout au vu de la colère qui gronde sur les lieux de travail en ce moment, particulièrement contre les salaires trop bas.
Le 16 octobre avait lieu la Conférence sociale voulue par Macron pour tenter de sortir pas en haut du conflit sur les retraites, en présence des organisations patronales, du gouvernement et des syndicats. Les salaires étaient justement à l’agenda des “discussions”, et notamment les nombreuses branches sectorielles qui ne sont pas en conformité concernant les minima salariaux. Les syndicats y ont réclamé des mesures contraignantes pour les patrons, un relèvement des seuils, ainsi que l’extension de l’indexation à tous les salaires (seul le SMIC est indexé). Refusé bien sûr par la macronie, qui invoque le risque de “spirale inflationniste”, alors qu’il est avéré (y compris parmi les économistes et politiciens pro-capitalistes) que c’est au contraire l’augmentation des marges bénéficiaires des grandes entreprises qui ont surtout joué un rôle significatif dans l’inflation – c’est ce qui est appelé la greedflation, la hausse des prix sur base de la cupidité.
Sans surprise, la conférence a donc accouché d’une souris – elle qui était surtout pensée pour ne certainement pas augmenter les salaires. Le secrétaire national de la CFDT Yvan Ricordeau disant même qu’elle est “timide dans ses résultats”, avec notamment seulement “un blâme” prévu pour les entreprises contrevenantes concernant les minima salariaux … Une gifle de plus au mouvement ouvrier, et ce alors que les grévistes de la CGT Mines et Énergie sont attaqués pour les actions “Robins des Bois” menées durant la bataille sur les retraites. L’occasion de cette conférence aurait pu être saisie avec davantage de force pour répondre à l’arrogance du gouvernement et du patronat par la construction d’une sérieuse contre-offensive sur les salaires, en s’appuyant sur les nombreuses grèves en cours.
Les grèves récentes expriment la volonté de lutte
Ces dernières semaines, de nombreux lieux de travail ont vu leurs travailleurs et travailleuses se mettre en grève, surtout pour des augmentations de salaires comme l’entreprise de nettoyage ISS dans l’arsenal de Brest, plusieurs magasins Lidl à Nantes, et Air France. À ceci s’ajoutent voire s’entremêlent des grèves contre des plans de restructuration qui menacent des emplois, ou pour de meilleures conditions de travail, comme : les sociétés de bus Transdev à Coubron (Seine-Saint-Denis) et Chelles (Seine-et-Marne) et Keolis à Montesson (Yvelines), Air Liquide, le Centre Pompidou à Paris ; et contre la surcharge de travail, comme à la chaîne de télévision France 3. Les contrôleurs aériens sont aussi entrés en grève contre la loi anti-grève venant d’être adoptée qui leur impose de se déclarer grévistes 48 heures à l’avance.
L’absence de victoire contre la réforme des retraites n’a pas fait disparaître la volonté de lutter. C’est la colère qui conduit à la lutte. Mais l’absence de stratégie d’ensemble pour arracher des victoires empêche la plupart des grèves dispersées de ne pas aboutir, ou seulement partiellement. De même pour le mouvement contre la réforme des retraites, dont il faut tirer les leçons et en discuter sur les lieux de travail et dans les assemblées régionales et sectorielles pour être capables de surpasser les faiblesses en vue de la prochaine bataille généralisée.
Quelle stratégie de lutte pour gagner des augmentations de salaire ?
Pendant près de 50 jours durant l’automne 2022, les travailleurs et travailleuses des raffineries du pays ont mené une grève qui a fait trembler tant les géants pétroliers TotalEnergies et ExxonMobil que le gouvernement macroniste. Même s’il n’avait obtenu qu’une augmentation salariale limitée, ce mouvement de grèves commençait à déborder sur d’autres secteurs et portait en lui le potentiel d’une lutte de grande ampleur pour arracher au patronat et à son gouvernement une augmentation salariale pour des millions de personnes. Il a constitué une sorte de répétition générale pour le puissant mouvement contre la réforme des retraites. À aucun moment il n’y a eu de majorité opposée aux grévistes des raffineries parmi la population. Cela démontrait déjà la colère à la base de la société. Toute la classe travailleuse comprend mieux qu’elle partage des intérêts semblables.
Un mouvement de grève qui se généralise et s’organise sérieusement peut arracher des augmentations de salaire significatives pour des millions de personnes en France. Il peut aider les travailleurs et travailleuses qui luttent déjà sur leur lieu de travail à concrétiser des victoires ; et il peut permettre à beaucoup d’autres d’entrer dans une lutte active pour des augmentations salariales. Un tel mouvement pourrait aussi jouer un rôle majeur dans l’organisation de la contre-offensive contre la réforme des retraites, pour riposter face à toute tentative d’imposer l’austérité, et pour imposer des investissements massifs dans les services publics et dans chaque aspect de nos vies qui fait aujourd’hui face à des pénuries.
Une véritable grève générale reconductible doit être à l’agenda. Il nous faut un plan d’action syndical qui construise une résistance offensive sur chaque lieu de travail, et qui essaie d’impliquer les populations des quartiers populaires ainsi que les personnes vivant en milieu rural, trop peu sollicitées pour s’engager dans ce type de lutte. C’est aussi comme ça qu’on peut avancer vers une réelle égalité hommes-femmes-hommes, affronter la crise climatique, mais aussi combattre le racisme systémique.
Le mouvement contre la réforme des retraites peut servir de levier dans la lutte généralisée contre l’austérité et POUR de meilleurs salaires
Le mouvement sur les retraites a comporté des forces indéniables. Les directions syndicales sont restées unies et n’ont pas baissé les bras, malgré l’adoption et la promulgation de la réforme des retraites. Cette question de l’unité a eu une grande popularité ; et l’existence de l’intersyndicale et le fait qu’elle ait perduré tout au long du mouvement : cela a permis à de larges couches syndicales de s’impliquer pendant des mois. Beaucoup de travailleur.euses se sont mobilisé.es pour la première fois, tout comme beaucoup de jeunes, particulièrement contre l’arrogance antidémocratique de la macronie. Les grèves reconductibles lancées dans certains secteurs à l’avant-garde ont été des éléments cruciaux, faisant face tant à des réquisitions qu’à un large soutien populaire. Parmi elles, le personnel du secteur énergétique s’est illustré avec de très importantes actions “Robin des Bois”, donnant un aperçu de la manière dont la richesse produite par les travailleur.euses pourrait être gérée dans le cadre d’une société fondée sur la gestion et le contrôle de la classe travailleuse.
En organisant des grèves reconductibles, ces syndicats sectoriels et leur base ont fait pression pour durcir le mouvement, en critiquant l’agenda dicté par les directions syndicales, jugé trop mou, et en le surmontant. Car la stratégie du “saute-mouton”, qui consistait à organiser des manifestations sans lien entre elles, était clairement trop faible. Bien qu’il y ait eu une reconnaissance envers l’Intersyndicale, parce qu’elle a tenu bon, il y a eu aussi une défiance contre les directions syndicales, grandissante. Elles n’ont pas proposé de stratégie capable de gagner, et en particulier n’ont pas essayé d’élargir la protestation en impliquant des couches plus larges dans une lutte active.
L’importance de s’organiser à la base : Des comités de lutte anti-Macron, partout !
Les organisations syndicales ont encore trop souvent l’attitude de se concentrer sur leurs “bastions”, mais si ceux ci peuvent et doivent jouer le rôle moteur, il est absolument crucial de chercher à entraîner dans leur sillage les secteurs et les couches moins mobilisées, et tout particulièrement la jeunesse.
Un plan d’actions allant progressivement vers la construction d’une grève générale aurait pu être mis sur pied. Durant le mouvement, nous avions proposé de construire des comités de lutte et de grève anti-Macron partout, sur les lieux de travail, dans les écoles et facs, dans les quartiers populaires. Des comités larges, ouverts à tous et toutes, qui permettent de construire la lutte à la base, démocratiquement, en impliquant tout le monde activement dans sa préparation et son organisation. C’est comme ça qu’une véritable grève générale aurait pu être réussie – Macron aurait été bien en peine d’y résister.
Le mouvement contre la réforme des retraites n’a certes pas obtenu une victoire, mais la classe travailleuse est aujourd’hui plus forte qu’au début du mouvement. Le rapport de force créé est aujourd’hui plus favorable à notre classe qu’auparavant : il est maintenant plus difficile pour les directions syndicales de prendre les batailles suivantes à la légère ; et il est très difficile pour Macron et ses gouvernements de faire passer leurs projets antisociaux suivants. Le potentiel de lutte va rester explosif, avec une avant-garde renforcée numériquement et qualitativement, au côté de couches larges de travailleurs et travailleuses enrichies par ce combat historique et qui ont repris confiance dans la force de la lutte collective.
Un programme offensif pour changer de système
Il est important d’armer la lutte d’un programme offensif, à commencer par la revendication nécessaire de la nationalisation des secteurs énergétique et financier sous le contrôle démocratique des travailleurs et travailleuses et de la société. Ce n’est qu’alors que la classe travailleuse, les jeunes et les opprimé.e.s pourront décider démocratiquement de ce qui est produit et comment.
La nationalisation sous contrôle démocratique – différente du transfert de richesse du public au privé comme l’a fait le gouvernement en « nationalisant » la participation privée restante dans EDF – est également une condition préalable pour éviter la fuite des capitaux, pour garantir que la classe ouvrière ait une vue d’ensemble de tous les flux financiers et que les ressources disponibles et la richesse produite soient investies dans ce qui est socialement nécessaire, comme une énergie verte et abordable.
Pour une société socialiste démocratique
Une planification écologique est urgente ; elle doit s’inscrire dans une planification économique démocratique générale de la société : orienter la production vers ce qui est nécessaire, vers les besoins réels de l’immense majorité de la population et ceux de notre planète.
Il faut discuter et avancer vers un autre type de système économique, vers une société débarrassée de l’exploitation et de la loi du profit : une société socialiste démocratique. C’est la seule capable d’assurer qu’une poignée d’ultra-riches ne décide de tout en fonction de ses intérêts. C’est la seule capable d’assurer l’existence harmonieuse des êtres humains et de leur environnement.
Dans cette lutte pour s’approprier les moyens, appliquer un tel programme, et aller vers un changement sociétal, c’est la classe ouvrière organisée qui peut jouer le rôle moteur et entraîner avec elle en front uni le mouvement pour le climat, le mouvement féministe et d’autres mouvements sociaux. Les bases du renversement du système capitaliste seraient ainsi posées.